Après avoir achevé avec succès ses études à Oxford, Tim Berners-Lee s’installa au centre de recherche du CERN, en Suisse, où on lui avait proposé un poste d’ingénieur logiciel. Avant de décider, au CERN, de résoudre une fois pour toutes les problèmes de partage de l’information, il travailla sur plusieurs projets mineurs. Berners-Lee fut par exemple appelé à créer une commande plus conviviale du système de pilotage du vide[1]. Au lieu d’afficher d’un coup toute l’interface de commande du système sur l’écran — de 24 lignes, limitées chacune à 64 caractères —, il décida de créer ce que nous appellerions un « menu » : sur l’écran principal, il ne laissa que l’affichage des modules principaux du système, et ce n’est qu’après avoir cliqué sur la partie choisie que l’opérateur arrivait à une « sous-page » où les composants pertinents étaient disponibles.

Alors que le projet mentionné ci-dessus ne contenait aucun élément d’hypertexte (sauf peut-être la possibilité d’afficher d’un clic une autre partie du document), le premier projet à implémenter le modèle de l’hypertexte fut ENQUIRE, en 1980. ENQUIRE permettait de « structurer l’information de n’importe quelle manière arbitraire. Elle n’avait pas à être affichée dans une arborescence ni dans un ensemble de tableaux. »[2]. ENQUIRE offrait des liens bidirectionnels, une fonctionnalité qui manque par exemple à la plateforme du Web sous sa forme actuelle : la page vers laquelle pointe un lien ne sait pas qu’un lien pointe vers elle. Selon Tim Berners-Lee[3], le principal facteur limitant de ce projet était l’impossibilité de renvoyer à des sources externes ; ENQUIRE prenait en charge les liens entre fichiers comme entre parties d’un même fichier. Mais tout cela dans le cadre d’un seul système de fichiers. Si Berners-Lee voulait créer un système d’information véritablement global, il lui fallait une chance de plus ; cette chance fut le World Wide Web.

Lesquels des projets énumérés jusqu’ici ont influencé Berners-Lee dans la conception et l’implémentation des composants du Web ? Ted Nelson et ses Literary Machines l’ont influencé indirectement ; quant au projet NLS de Douglas Engelbart, il le considère comme le plus proche du Web[4]. Nous apprenons que l’hypertexte était, vers 1989, une technologie déjà généralement connue ; SGML était d’ailleurs abondamment utilisé au CERN même pour structurer les documents internes[5]. Il semble que Berners-Lee disposait, notamment grâce aux tests et aux retours sur le projet ENQUIRE, de beaucoup de ce qu’il fallait pour commencer à travailler sur le service aujourd’hui le plus utilisé du réseau Internet — le service World Wide Web.

Le projet « World Wide Web », créé en 1990, comprenait le langage de balisage HTML, le protocole hypertexte HTTP, le mécanisme d’adressage des documents URI et un navigateur. Le premier navigateur web, conçu par Berners-Lee, s’appelait « WorldWideWeb » et offrait une fonction unique : contrairement aux navigateurs actuels, il était conçu à la fois comme navigateur et comme éditeur ; les utilisateurs pouvaient ainsi, grâce à cet outil graphique WYSIWYG[6], modifier la page directement pendant qu’ils la consultaient[7]. Nous procédons à une analyse plus détaillée de la plateforme du Web dans la section Le Web comme plateforme technologique.

L’évolution des premiers navigateurs web

Le premier navigateur web — WorldWideWeb — était conçu pour le système NeXT, dont les performances dépassaient la puissance de calcul des machines des foyers ordinaires. En 1991 paraît ensuite le premier navigateur multiplateforme (le deuxième dans l’ordre général), Line Mode Browser, dont l’autrice est Nicola Pellow. Il n’offrait qu’une interface textuelle, et toute commande (le passage à une autre page) devait donc se faire en saisissant la commande correspondante. La même année paraît le navigateur Erwise, développé par une équipe universitaire finlandaise. Erwise est habituellement présenté comme le premier navigateur doté d’une interface graphique[8] ; pourtant, comme nous avons pu le voir, il n’en est rien, car le premier navigateur graphique était ce tout premier navigateur développé par Berners-Lee. Cette mystification tient probablement au fait qu’Erwise détient bel et bien une certaine primauté : c’était le premier navigateur pour le système de fenêtrage X Window System (X11). Le navigateur concurrent pour X11 était Viola WWW. Pei-Yuan Wei, l’auteur de Viola WWW, s’était inspiré du projet HyperCard d’Apple. Comme Erwise, Viola offrait la prise en charge de plusieurs polices, la mise en évidence des liens, des boutons pour revenir en arrière et avancer, ainsi qu’un bouton pour aller à la page d’accueil. L’utilisateur pouvait « cloner » des pages dans de nouvelles fenêtres. Viola offrait aussi l’enregistrement de l’historique des pages visitées et la possibilité d’ajouter une page aux signets.[9] Viola intégrait une prise en charge révolutionnaire des scripts, l’insertion d’applets dans le corps de la page, sa propre version des feuilles de style et la prise en charge du standard HTML 3.0.[10]

Viola est un exemple montrant qu’un logiciel affichant sur le papier une plus longue liste de fonctionnalités n’a aucune garantie de réussir face à des produits moins avancés. Car ce sont avant tout les utilisateurs qui décident du succès ; l’histoire des mouvements de design nous a appris que l’utilisabilité, la convivialité, l’attrait et une courbe d’apprentissage plus douce sont des facteurs souvent plus importants pour les utilisateurs. Le légendaire navigateur Mosaic, créé par Marc Andreessen et Eric Bina au NCSA[11], est considéré non seulement comme le navigateur qui a rendu le Web accessible aux masses, mais aussi comme celui qui a rapproché la plateforme du Web du graphisme et de la PAO[12]. Mosaic fut en effet le premier navigateur à permettre l’affichage d’images directement dans le document de la page. Tous les navigateurs précédents s’accommodaient des images en les affichant dans des fenêtres séparées ; et cela, le plus souvent, après que l’utilisateur avait cliqué sur le lien permettant de les afficher. Grâce à l’intégration des images directement dans le document, y compris l’habillage du texte autour d’elles, le Web devint d’un coup, selon les mots de Tim Berners-Lee[13], un lieu plus attrayant et plus séduisant. Si nous replacions Mosaic dans le contexte de la discipline du web design, il serait possible de soutenir que Mosaic se trouve à la genèse du web design. La combinaison d’images, de premières feuilles de style, de la possibilité d’utiliser différents types de caractères et, enfin, de la mise en forme du texte relève en effet déjà du domaine des disciplines traditionnelles du design évoquées, que nous connaissons du monde de l’imprimé. Mosaic a donné aux créateurs de pages web l’espace nécessaire pour élever la pure utilité au rang d’expérience esthétique, suscitée par un agencement judicieux des éléments médiatiques disponibles. Ajoutons à cela que Mosaic fut porté du code Unix d’origine vers les plateformes populaires Mac et PC. Berners-Lee écrit que « […] Mosaic était, pour un débutant, la façon la plus simple d’accéder au Web, et donc un élément critique de l’explosion du Web »[14].

Après des désaccords au NCSA, Marc Andreessen fonde avec ses collaborateurs Netscape Communications Corporation et arrive sur le marché en 1994 avec un nouveau navigateur (lui aussi légendaire), Netscape Navigator. Il ne détient cependant pas de monopole incontesté sur le marché, car plusieurs sociétés, dont Microsoft, achètent la licence du code source de Mosaic, sur la base duquel Microsoft publie son propre navigateur, Internet Explorer[15], qui, dans sa version 1.0, était livré dans le pack vendu séparément Microsoft Plus! pour Windows 95. Netscape et Internet Explorer deviennent les navigateurs dominants du marché et s’efforcent de capter l’attention des utilisateurs. Alors que Microsoft pouvait livrer son navigateur gratuitement avec son système d’exploitation, qui gagnait en popularité, Netscape n’avait pas cette possibilité et misait donc sur l’innovation dans le développement des capacités technologiques de son navigateur. C’est précisément Netscape qui a introduit sur la plateforme du Web des fonctions telles que les cadres (frames), les cookies et surtout le langage de script JavaScript. La réponse de Microsoft à JavaScript fut, en 1996, sa propre implémentation, baptisée JScript.[16]

L’affrontement entre ces navigateurs s’intensifia, et cette période est d’ailleurs justement appelée la « guerre des navigateurs ». Le maintien de la compétitivité et de l’influence sur le marché poussa les développeurs à de nouvelles innovations. De nouvelles technologies et fonctionnalités apparurent : l’amélioration des possibilités des feuilles de style en cascade, le concept du HTML dynamique ou la technologie XMLHttpRequest, que Microsoft créa pour Internet Explorer 5 et que Jesse James Garrett, de la société de conseil Adaptive Path, ne popularisa sous l’appellation générique d’AJAX qu’en 2005, dans un article influent[17], et, dans la pratique, par exemple dans les applications de Google. Les guerres de navigateurs suivantes se poursuivirent même après le déclin de Netscape, dont le code devint la base open source du navigateur Mozilla : de nouveaux navigateurs apparurent, Opera, Safari ou plus tard Chrome ; Internet Explorer, avec sa domination du marché et sa réticence à implémenter un comportement conforme aux standards, devint l’épouvantail et le cauchemar des web designers, mais aussi des développeurs qui, sous la pression des designers comme de leurs supérieurs, étaient contraints d’implémenter le design d’une page web pour des navigateurs aux fonctionnalités et aux comportements disparates et idiosyncrasiques.

Tout comme dans le cas de GML, où des implémentations diverses et divergentes exigeaient une unification et une standardisation qui aboutirent à SGML, les fabricants de navigateurs et les développeurs web commencèrent aussi, pour les technologies du Web, à comprendre qu’un certain degré de centralisation et d’accord était nécessaire si « le Web devait atteindre son plein potentiel »[18]. C’est à cette fin que Tim Berners-Lee fonda dès 1994 le consortium W3C. Celui-ci favorise aujourd’hui encore le dialogue entre les différents fabricants de navigateurs et propose ses recommandations pour l’implémentation des nouvelles technologies. L’histoire a cependant montré que le travail du W3C n’a pas toujours été conforme aux attentes et aux exigences des fabricants de navigateurs ni des créateurs de pages web eux-mêmes.

La standardisation, le combat pour XHTML, le W3C, le WHATWG

Le tout premier standard fut le HTML tel que l’avait conçu Tim Berners-Lee. En 1993, soit un an avant la naissance du W3C, Berners-Lee soumet à l’Internet Engineering Task Force (IETF) un document décrivant toutes les balises HTML et leurs fonctions[19]. Après de longs et féconds débats sur la conférence électronique (liste de diffusion) www-talk, Dave Raggett propose une amélioration du HTML d’origine, qui porte le nom de HTML+[20]. Cette version ne fut toutefois jamais implémentée et fut directement remplacée par le HTML en version 2.0. Suivit la version HTML 3.2, qui standardisa l’usage des tableaux, des applets et de l’habillage du texte autour des images ; elle assurait aussi la rétrocompatibilité avec la version HTML 2.0.[21] La spécification W3C de HTML 4 fut achevée en 1997. Mark Pilgrim commente comme suit le processus par lequel les standards, ou plutôt les recommandations, étaient élaborés :

« Le HTML a toujours été une conversation entre les créateurs de navigateurs, les créateurs [de pages web], les fondus de standards et d’autres gens qui se sont simplement présentés et aimaient parler de chevrons. La plupart des versions réussies du HTML ont été des ‹ rétro-spécifications ›, qui rattrapaient le monde tout en essayant de le pousser dans la bonne direction ». [22]

Pilgrim poursuit :

« Quiconque vous dit que le HTML devrait rester ‹ pur › (vraisemblablement en ignorant les créateurs de navigateurs, ou les créateurs [de pages web], ou les deux) est tout simplement mal informé. Le HTML n’a jamais été pur, et toutes les tentatives de le purifier ont été des échecs spectaculaires, égalés seulement par les tentatives de le remplacer ». [23]

Ajoutons que, pour toutes les versions du HTML mentionnées jusqu’ici, un effort de préservation de la rétrocompatibilité a toujours été manifeste. Lors de la sortie d’une nouvelle version, les créateurs de pages web n’avaient pas à craindre d’utiliser les nouvelles fonctionnalités au risque de voir les pages existantes cesser complètement de fonctionner. Le W3C se détourne de ces conventions caractéristiques de l’élaboration des recommandations en 1997, lorsqu’il publie la recommandation HTML 4.0 et annonce en même temps qu’il ne prépare pas de nouvelle version du HTML ; il commence à la place à se consacrer aux standards fondés sur XML.

Par cette démarche, le W3C se transforme d’organisation descriptive en un organe qui cherche à prescrire à quoi le HTML, et en même temps les pages web, devraient ressembler. Le but de ce déplacement est précisément cette intervention contre laquelle Mark Pilgrim met en garde : la purification du HTML. Il est vrai que le HTML est un sous-ensemble de SGML, dont il hérite aussi plusieurs défauts : le HTML possède un ensemble de balises fixé, il n’est pas possible de l’étendre par des modules propres et il ne fournit pas les propriétés nécessaires qui permettraient un traitement automatique simple. Le W3C décida d’intervenir et de refondre le HTML en un sous-ensemble de XML. En janvier 2000, le W3C publie XHTML 1.0. Il ressort de la spécification que cette version n’apporte rien de nouveau ; elle formule comment écrire le HTML 4.0 en « syntaxe XML », exigeant la fermeture des balises, les minuscules et l’écriture des attributs des balises HTML entre guillemets. Cette version de XHTML spécifie ce qu’on appelle l’Appendix C, qui contient la marche à suivre pour écrire des pages web dans la nouvelle syntaxe XHTML tout en préservant la compatibilité. Un autre projet du W3C, de 1999 — Extended Forms (plus tard aussi XForms) —, renonce déjà à la compatibilité, car « les objectifs de la prochaine génération de formulaires sont incompatibles avec le maintien de la rétrocompatibilité avec les navigateurs conçus pour les versions antérieures du HTML »[24]. Enfin, en mai 2001, paraît la version XHTML 1.1, qui, outre des nouveautés mineures, exige que chaque page web XHTML 1.1 soit envoyée par le serveur avec l’en-tête MIME[25] spécifique application/xhtml+xml. Autrement dit, si un créateur de pages web voulait réaliser de véritables projets XHTML 1.1, il lui fallait respecter cette directive d’envoyer le contenu avec l’en-tête en question. La question est : les créateurs de pages web l’ont-ils réellement fait ?

Après la publication de XHTML, de nombreux créateurs de pages web se sont mis en tête que la seule « bonne » manière de créer pour la plateforme du Web était d’utiliser la syntaxe XHTML. Cette méthode était comprise comme un dogme. Le fait est que la majorité des pages web écrites en XHTML n’ont jamais été des documents XHTML. Nous avons mentionné que, selon la spécification, chaque document XHTML devait contenir l’en-tête MIME approprié pour être interprété comme du XML. Le problème était que le navigateur dominant de l’époque — Internet Explorer — ne savait pas afficher correctement les documents dotés de l’en-tête application/xhtml+xml. Il faut ajouter que les navigateurs qui étaient prêts à traiter le XHTML n’affichaient pas non plus le document dès lors qu’une seule erreur figurait dans son code — mais c’était là le comportement exigé par la spécification, et il était considéré comme un « avantage » de XHTML.

Si la plateforme du Web devait accomplir le destin que lui avaient assigné les premiers pionniers comme Douglas Engelbart — c’est-à-dire être une plateforme permettant la communication et la collaboration entre les gens, le partage de l’information, la création de communautés virtuelles —, il fallait associer à la vie des pages web aussi les utilisateurs, non pas en tant que consommateurs passifs, mais en tant qu’acteurs actifs participant au contenu. Selon la spécification XHTML, même ce contenu ajouté par les utilisateurs aurait dû être du XHTML valide ; chaque commentaire inséré, chaque média inséré aurait dû passer un contrôle minutieux avant d’être affiché, car une éventuelle non-validité aurait entraîné l’affichage, pour tous les utilisateurs, du message d’erreur de l’analyseur du code XHTML. Même s’il est clair que la plupart des sites contenaient des mécanismes de contrôle des données saisies par les utilisateurs, rares étaient ceux qui pouvaient se permettre de ne pas afficher toute la page à cause d’une balise non fermée.

Nous nous sommes ainsi retrouvés, au bout du compte, dans une situation où de nombreuses pages web affichaient fièrement d’alléchantes petites icônes annonçant la validité XHTML 1.0 (1.1) de la page, alors qu’en l’absence de l’en-tête application/xhtml+xml leur contenu était interprété par les navigateurs comme un contenu text/html classique, autrement dit comme du HTML 4.0 (4.01). La version XHTML 2.0 annoncée devait en outre se séparer complètement du HTML.

En 2004, lors de l’une des conférences du W3C, plusieurs membres, emmenés par la Mozilla Foundation et Opera Software, exprimèrent leur mécontentement envers la direction : contrairement aux autres membres, ils soutenaient la préservation de la rétrocompatibilité et surtout l’élaboration de nouvelles spécifications et de nouvelles fonctionnalités non pas de manière prescriptive, mais sur la base de ce qui est réellement pertinent pour les développeurs de navigateurs web et les créateurs de pages web dans le « monde réel » de la plateforme du Web. Ce désaccord conduisit à la fondation du groupe Web Hypertext Application Technology Working Group (WHATWG), chapeauté par les créateurs de navigateurs web (à l’exception de Microsoft). Le groupe commença à travailler sur plusieurs projets importants : pour la première fois, il définit clairement comment les navigateurs doivent analyser le HTML et comment ils doivent traiter un code erroné ; il contribua aussi à la création de la spécification HTML5[26]. En 2006, Tim Berners-Lee annonça que le W3C et le WHATWG collaboreraient sur les projets à venir. En 2009, le travail sur XHTML 2 fut arrêté et abandonné.

Le Web 2.0

L’absence de rétrocompatibilité et le tribut trop cruel payé ne serait-ce que pour une balise non fermée dans le code n’étaient pas des propriétés de XHTML qui correspondaient à la direction dans laquelle le Web évoluait vers 2004. Des technologies nouvelles ou redécouvertes transformaient le Web en un espace multimédia dont l’interface graphique procurait de « riches expériences utilisateur ». Outre une interaction plus riche, les projets web commencèrent à associer davantage les utilisateurs à leurs processus — notamment grâce aux projets de Google (Google Mail, Google Maps) et à d’autres comme Flickr, Amazon, Ebay, Wikipédia, le Web passe du statut de projet hypertexte statique à celui d’espace dynamique et social.

Ces changements et ces tendances, Tim O’Reilly les résuma en 2004 sous la notion de Web 2.0 (le terme lui-même avait été employé pour la première fois dès 1999 par Darcy DiNucci), une notion qui n’a depuis jamais cessé d’être controversée. Le terme peut, au premier abord, laisser entendre qu’une version entièrement nouvelle de la plateforme du Web est apparue, mais il n’en est rien. O’Reilly cherchait justement à saisir les changements auxquels le Web était peu à peu parvenu. Dans son article abondamment cité, What is Web 2.0[27], O’Reilly écrit qu’il entend par Web 2.0 : la participation accrue des utilisateurs à la création du contenu web, l’apparition des projets wiki, la redécouverte d’un ensemble de technologies désignées collectivement sous le nom d’AJAX[28] et qui permettent une communication asynchrone.

Dans un environnement où le marché des navigateurs était sous le monopole de Microsoft et où l’expression « web mobile » évoquait les mauvais souvenirs de l’usage de la technologie WAP, les créateurs de pages web pouvaient considérer la conception pour le Web comme une activité très semblable au graphisme dans le médium imprimé : la « toile du peintre » à l’intérieur du navigateur avait des dimensions fixes, exprimées en pixels ; le matériel et le logiciel des utilisateurs affichant les pages web ne différaient guère au sein d’un même système d’exploitation ; et si c’était le cas, les créateurs web pouvaient toujours compter sur le fait que l’utilisateur disposerait d’une souris, d’un clavier, d’un écran de 15” ou de 17” de diagonale et accéderait aux pages web depuis le contexte statique du confort de son foyer.

Il n’est pas difficile de comprendre pourquoi cet état de la plateforme du Web incitait les créateurs web à penser que la « bonne approche de design » pour le Web consistait à concevoir les pages web de sorte qu’elles s’affichent toujours de la même manière. Les web designers se recrutaient le plus souvent soit parmi des créateurs à l’esprit d’ingénieur, soit parmi des designers venus du monde hors ligne de l’imprimé. Dans les deux cas est présente la constance des propriétés que l’on attend de ces professions. On considérait comme allant de soi qu’une page web devait s’afficher de la même manière sur toutes les configurations. On voyait apparaître (et l’on voit même encore apparaître aujourd’hui) des professionnels et des agences de design dont la devise principale est précisément cette précision « pixel-perfect ».

Les problèmes de cette approche commencèrent à apparaître au moment où Microsoft perdit sa position majoritaire sur le marché des navigateurs. Les nouveaux navigateurs rattrapaient rapidement la popularité d’Internet Explorer, ce qui obligeait les créateurs à cesser d’optimiser les pages pour une configuration particulière et à commencer à penser de manière plus générale et plus abstraite. John Allsopp[29] écrivait déjà en 2000 qu’il fallait accepter le Web pour ce qu’il est réellement : un médium numérique, interactif, c’est-à-dire nouveau. Il suggérait que la flexibilité et l’adaptabilité ne sont pas des propriétés contre lesquelles les créateurs de pages web devraient lutter ; au contraire, écrit à juste titre Allsopp, elles sont son atout. Mais les pratiques établies changent difficilement, et ce manifeste de 2000 ne rencontra donc pas de compréhension. Cela change pourtant en 2007.

En 2007, Apple présente un appareil mobile révolutionnaire — l’iPhone —, qui offre pour la première fois aux utilisateurs une expérience du Web se rapprochant de celle de l’ordinateur de bureau. L’appareil n’est pas parfait, mais il contient le navigateur Safari, qui implémente la plupart des spécifications importantes et modernes. Apple présente en même temps, pour la première fois, un appareil dont la commande tactile est acceptée par les utilisateurs comme une véritable alternative au clavier et à la souris. Grâce à l’iPhone, le Web devient mobile.

De nombreuses autres entreprises emboîtent le pas à l’iPhone avec leurs produits, avec plus ou moins de succès. Entrepreneurs et créateurs web prennent conscience que les utilisateurs mobiles deviennent un segment de plus en plus pertinent. La première réaction des créateurs web, ce sont les « versions mobiles des sites ». Il s’agit de versions séparées, accessibles sous un sous-domaine spécial. D’après le nom traditionnel de ce sous-domaine — par exemple mobile.domena.cz —, on surnomme aussi ces versions les sites « m dot ». L’apparence de ces sites était façonnée en fonction des dimensions d’appareils précis ; dans la plupart des cas, en fonction des dimensions de l’écran de l’iPhone.

Avec la multiplication des appareils, des tailles d’écran et des possibilités techniques, ces versions mobiles des sites cessèrent cependant, elles aussi, d’être une solution adaptée. Il fallait créer des sites véritablement flexibles, s’affichant correctement sur le plus grand nombre possible d’appareils. Les créateurs web durent ainsi nécessairement abandonner leur conviction qu’une page web doit avoir le même aspect sur chaque écran. Au contraire, on exigeait désormais qu’une page web soit conçue de manière à s’adapter aux limites technologiques et physiques de l’appareil : il était absurde de demander aux utilisateurs de manipuler l’interface d’une page web sur leurs appareils mobiles intelligents de la même manière que sur leurs ordinateurs de bureau.

La solution arrive en 2010 avec Ethan Marcotte[30], qui introduit dans la pratique du web design la notion de responsive web design. Tout comme dans le cas d’AJAX, Marcotte n’a pas inventé de nouvelles technologies ; il combine seulement de manière judicieuse des technologies déjà existantes. Ce sont les CSS media queries, les unités relatives, les dimensions flexibles des images et d’autres médias. Les web designers acquièrent une méthode pour afficher le même contenu sur de nombreux appareils.

En 2011[31], Luke Wroblewski plaide pour que les créateurs de pages web cessent de considérer les appareils mobiles comme secondaires et comme un mal nécessaire ; il affirme que la conception pour les appareils mobiles peut aider à déterminer non seulement l’apparence, mais aussi le contenu des projets. Autrement dit, Wroblewski croit que les limites naturelles des appareils mobiles obligent les créateurs web à concevoir une interface et à préparer un contenu qui soient réellement pertinents pour les utilisateurs. Ainsi naît l’approche mobile first de la création de pages web, en tant que philosophie qui se sert des limites des appareils mobiles pour que les créateurs web décident de ce qui est réellement important et pertinent dans leurs projets. D’un autre côté, plus l’appareil qu’utilise l’utilisateur pour accéder aux pages web est puissant et techniquement capable, plus on peut lui rendre accessible de contenu supplémentaire.

L’effort pour appliquer et transposer des gestes et des schémas établis du médium traditionnel de l’imprimé à la plateforme du Web n’était pas seulement une incompréhension de ce que le Web, en tant que nouveau médium, signifie et offre, mais aussi une décision qui limitait l’éventail des possibilités parmi lesquelles le web designer choisit. Si les créateurs web ne veulent pas répéter la même erreur avec les appareils mobiles, il faut garder à l’esprit que les appareils mobiles représentent non seulement une nouvelle forme d’interface, mais aussi un contexte d’usage momentané différent. Ce sont donc aussi des questions auxquelles le web design actuel doit faire face.

Brève histoire du Web — série en cinq parties :

  1. GILLIES et CAILLIAU, How the Web was born: the story of the World Wide Web, p. 158 ↑
  2. Ibid., p. 170 ↑
  3. BERNERS-LEE, Frequently asked questions ↑
  4. Ibid. ↑
  5. GILLIES et CAILLIAU, How the Web was born: the story of the World Wide Web, p. 160 ↑
  6. Abréviation de l’expression anglaise What You See Is What You Get ↑
  7. On trouve néanmoins dans les navigateurs des modules qui permettent de modifier « en direct » le contenu de la page. Citons par exemple le module Firebug ou les Chrome Developer Tools. ↑
  8. Au moment de la rédaction de ce travail, la Wikipédia anglophone cite plusieurs sources qui présentent Erwise comme le premier navigateur doté d’une interface graphique. ↑
  9. BERNERS-LEE, An updated quick look at ViolaWWW ↑
  10. The Viola World Wide Web Application: 9.1 Features Highlight ↑
  11. National Center for Supercomputing Applications, Université de l’Illinois (États-Unis) ↑
  12. Desktop Publishing (publication assistée par ordinateur) ↑
  13. BERNERS-LEE, Frequently asked questions ↑
  14. Ibid. ↑
  15. Microsoft and Spyglass kiss and make up ↑
  16. JavaScript: How Did We Get Here? ↑
  17. JAMES GARRETT, Ajax: A New Approach to Web Applications ↑
  18. « Mener le Web à son plein potentiel » est la devise officielle du consortium W3C ↑
  19. BERNERS-LEE et CONNOLLY, Hypertext Markup Language (HTML): A Representation of Textual Information and MetaInformation for Retrieval and Interchange ↑
  20. RAGGETT, HTML+ (Hypertext markup format) ↑
  21. PILGRIM, HTML5: up and running, p. 6 ↑
  22. Ibid., p. 8 ↑
  23. Ibid., p. 8 ↑
  24. XHTML™ Extended Forms Requirements ↑
  25. Multipurpose Internet Mail Extensions — en l’occurrence, l’en-tête content-type indique le type de contenu ↑
  26. HTML, Living Standard: 12.2 Parsing HTML documents ↑
  27. O’REILLY, What Is Web 2.0: Design Patterns and Business Models for the Next Generation of Software ↑
  28. Asynchronous JavaScript and XML ↑
  29. ALLSOPP, A Dao of Web Design ↑
  30. MARCOTTE, Responsive Web Design ↑
  31. En 2011, Wroblewski publie le livre Mobile first, mais la première mention du mobile first se trouve dans un article qu’il a publié sur le web en 2009, voir http://www.lukew.com/ff/entry.asp?933 ↑