Au niveau le plus général, le BioArt est une activité artistique dont la toile imaginaire et le matériau sont des organismes vivants, biologiques, leurs processus et leurs comportements. À côté des méthodes artistiques, les artistes s’approprient aussi des méthodes traditionnellement employées dans les disciplines scientifiques.

Comme le BioArt se situe à la frontière du vivant et de l’artificiel, il soulève aussi des questions éthiques. Les artistes en sont conscients, et beaucoup conçoivent leurs projets de bioart comme une sonde de ce qui est socialement admissible dans le contexte de la modification des organismes biologiques et du génie génétique. C’est aussi pourquoi l’un des projets de bioart les plus célèbres, la lapine fluorescente Alba d’Eduardo Kac, ne porte pas seulement sur la création de l’« objet » lui-même (un lapin génétiquement modifié), mais aussi sur la réception sociale de l’œuvre et sur la volonté de susciter un débat sur la manière dont la méthode scientifique du génie génétique peut influencer, ou influence déjà, notre compréhension traditionnelle de la nature, de la biologie, de la dichotomie du naturel et de l’artificiel, etc.

Eduardo Kac : la lapine Alba

Eduardo Kac : Alba, la lapine fluorescente

Avec l’arrivée de la méthode CRISPR, grâce à laquelle nous sommes réellement capables de modifier le code génétique d’un organisme de telle sorte que les changements introduits se propagent aussi aux générations suivantes, les problèmes éthiques sur lesquels le projet « transgénique » (= transfert de gènes d’un organisme à l’autre) d’Eduardo Kac a innocemment attiré l’attention se multiplient considérablement. D’un côté, il est par exemple souhaitable de modifier les moustiques pour qu’ils ne transmettent plus le paludisme ; ou, de façon un peu plus controversée, d’offrir aux parents la possibilité de retirer de l’embryon les gènes qui augmentent la probabilité qu’une maladie ou un handicap grave se manifeste. Mais si la modification de l’ADN humain devenait réellement une méthode courante, une méthode purement scientifique deviendrait un problème politico-culturel, où se posent les questions de savoir qui aura accès à ces méthodes, et quand. Feront-elles partie de la santé publique, ou ne seront-elles qu’une procédure réservée à ceux qui paieront ? Tandis que le monde occidental tient sciemment ces questions pour taboues, ce qui n’aide en rien l’examen critique et le débat, la Chine est discrètement devenue une puissance scientifique en génomique et en génie génétique. La politique chinoise de l’enfant unique est en réalité une forme d’ingénierie sociale, et la Chine surveille avec zèle les enfants dès leur plus jeune âge afin de pouvoir prédire et recommander ce à quoi ils devraient se consacrer dans la vie. CRISPR, semble-t-il, ne sera pour la Chine qu’une méthode de plus pour poursuivre ses efforts.

Le monde occidental ne veut même pas entendre parler de tels projets. La question est de savoir combien de temps nous pourrons encore faire l’autruche ; combien de temps faudra-t-il avant que les plus fortunés ne se rendent dans des pays où les modifications génétiques seront légales, afin d’assurer à leurs enfants et à eux-mêmes les comportements et les fonctions qu’ils jugeront bénéfiques ?

Le BioArt, à mon sens, peut briser cette amnésie en éveillant la conscience de ce qui est possible, non seulement technologiquement, mais aussi éthiquement.

Absorbés en nous-mêmes, alias le bon vieil anthropocentrisme, nous oublierions facilement que l’interaction du vivant et de l’artificiel suscite des controverses aussi de l’autre côté : dans l’artificiel. Il est fort possible que, sur le chemin d’une intelligence purement artificielle, nous passions par un chaînon intermédiaire, à savoir le cyborg. Car créer une nouvelle forme d’intelligence est, me semble-t-il, une tâche bien plus difficile que de fusionner avec le cerveau humain déjà existant, créé par l’évolution. L’évolution précédera la révolution. Seuls les changements quantitatifs mèneront aux changements qualitatifs.

L’un des projets de bioart high-tech qui tentent de créer un organisme cybernétique est l’œuvre de l’artiste slovène Maja Smrekar. Son projet Ion Flux / First level de 2010 comprend l’utilisation d’une biopuce qui stimule électriquement des cellules neuronales tout en lisant en sortie les signaux que les cellules renvoient. Les cellules neuronales stimulées forment un réseau de neurones qui va apprendre et conserver les changements dus à l’apprentissage dans une mémoire ainsi formée. Le but, selon les mots de l’artiste, est de créer par ce processus un « être émancipé », dont le comportement dépendra de la structure du réseau de neurones, laquelle, comme chez l’homme, change en fonction de l’apprentissage. (Ion Flux / First level).

De nombreux futurologues connus, Ray Kurzweil en tête, croient que l’intelligence artificielle ne sera pas, dans un avenir proche, une simple fiction, mais une réalité. Dès que ce sera le cas, l’intelligence artificielle, dotée d’un esprit numérique et d’une puissance de calcul pratiquement illimitée, surpassera le cerveau humain, dont Kurzweil écrit :

« Le cerveau humain contient 100 milliards de neurones, et entre deux neurones il existe 1000 connexions. Ces connexions fonctionnent très lentement, au rythme de 200 calculs par seconde. Mais 100 milliards de neurones multipliés par 1000 connexions forment un parallélisme de l’ordre de 100 000 milliards. Si nous multiplions ce nombre par 200 calculs par seconde, cela fait 20 millions de milliards de calculs par seconde ou, en termes informatiques, 20 milliards de MIPS. Et nous aurons 20 milliards de MIPS pour 1000 dollars d’ici 2020 ». (The human machine merger: are we headed for the matrix?)

La loi de croissance exponentielle du processus évolutif, que Kurzweil promeut souvent, nous dit qu’en 2055 nous obtiendrons pour le même prix un processeur doté de la puissance des cerveaux de tous les habitants de la planète. Au regard de ces chiffres, les tracas actuels avec l’éthique problématique de la recherche chinoise, ou les craintes du chômage technologique, paraissent triviaux. Ils partent pourtant du même principe : la croissance exponentielle de la puissance et des capacités de la technologie.

Ces dernières années, la culture mainstream a réellement commencé à parler davantage de l’influence de la technologie et des robots (anthropomorphisés). Ce n’est que la surface de ce que signifie l’intelligence artificielle : la pertinence future de l’humanité. Mais il existe peut-être une solution simple. Que nous interdisions le développement de cette technologie. Il faudrait pour cela, cependant, le consensus de tous les pays et de toutes les institutions capables d’un développement techniquement aussi exigeant. Cela ne me paraît pas probable, car les raisons de s’engager dans cette voie sont nombreuses ; la domination économique et la domination militaire sont les premières qui viennent à l’esprit.

Combien de temps l’humanité tiendra-t-elle en tant qu’organisme ? Qui sait, mais il semble que, si nous voulons d’ici quelques années nous mesurer aux entités que nous avons nous-mêmes créées, nous devrons nous re-designer nous-mêmes et implémenter au moins une partie de ce que nous avons mis dans la création de l’IA. Nous fusionnerons avec la technologie. Il le faudra. Et il est temps que ce concept pénètre dans la conscience collective et dans l’imagination de l’humanité. L’art y est très bien disposé, car en plus des concepts et des théories, il sait produire des objets perceptibles qui, en tant que manifestations d’idées, sont plus accessibles à un large public. Le BioArt, en tant que recherche artistique sur la symbiose du technologique et de l’organique, joue un rôle essentiel dans la diffusion des idées et l’éducation du public à ce qui sera une époque au moins aussi importante que toutes les révolutions technologiques précédentes réunies.

La technique en tant que provocation de la nature engloutira aussi son créateur. Heidegger déjà nous en avait avertis. Nous ne savons pas à quel point cet événement sera destructeur. Mais toute la dichotomie de l’humain et de l’artificiel paraîtra soudain par trop humaine.

Sources :

Ion Flux / First level (2010). Maja Smrekar [en ligne]. [consulté le 2016-09-17]. Disponible sur : http://majasmrekar.org/ion-flux

The human machine merger: are we headed for the matrix? Kurzweil Accelerating Intelligence [en ligne]. [consulté le 2016-09-17]. Disponible sur : http://www.kurzweilai.net/the-human-machine-merger-are-we-headed-for-the-matrix