Introduction

Lors de nos randonnées estivales en montagne, nous discutons souvent, entre amis, de sujets comme le genre, les troubles mentaux, les personnalités borderline, l’existence bizarre de l’épidémie psychogène de masse (ou hystérie collective), etc. Mais je ne suis ni médecin ni psychiatre, et l’on m’a reproché de spéculer dans le vide sans connaissances spécialisées. J’ai pris l’objection à cœur et j’ai commencé à chercher qui définit les troubles mentaux, et comment, et comment on décide de qui est sain et de qui est malade. Le semestre dernier, j’ai ensuite suivi à l’Institut de philosophie et de sciences des religions de la Faculté des lettres de l’Université Charles un cours consacré précisément à la philosophie de la psychiatrie, et avec les deux articles précédents sur Foucault et Szasz, j’ai ouvert une série dans laquelle je traite de la philosophie de la médecine et de la psychiatrie à partir de ce que j’ai appris.

Foucault affirmait que les troubles mentaux sont des étiquettes que la classe dirigeante, par l’intermédiaire de la psychiatrie, appose sur des gens qui apparaissent comme un élément gênant et dangereux, qui trouble l’ordre de la société. Foucault ne nie pas l’existence des troubles mentaux. Mais en raison du lien étroit entre la justice et la psychiatrie, la psychiatrie devient une interprétation trop puissante de la vie et du fonctionnement mental de l’individu. C’est précisément sur la base de l’examen et de la recommandation psychiatriques que le tribunal décide si l’accusé ira « seulement » en prison, parce qu’il a commis son acte en pleine conscience et en pleine responsabilité (il était sain, seulement moralement corrompu), ou s’il ira se faire soigner dans un hôpital psychiatrique, parce qu’au moment de l’acte il n’était pas mentalement sain. Foucault souligne que les psychiatres suivent le cadre actuel des sciences sociales quant à ce que la société considère comme un trouble et une maladie mentale, et ce qui n’est qu’une défaillance morale et un défaut de caractère du condamné. Les psychiatres sont devenus des experts chargés d’expliquer aux tribunaux pourquoi telle personne a commis tel ou tel crime. Pour reprendre les mots de Foucault, les psychiatres sont les exécutants de l’hygiène mentale de la société.

Szasz était un psychiatre qui a écrit de nombreux textes dans lesquels il soutenait que les troubles mentaux n’existent pas. Ce que nous appelons trouble mental peut, selon Szasz, être en réalité divisé en deux catégories. Dans le premier cas, les prétendus troubles mentaux ont pour cause une lésion du cerveau, et s’il en est ainsi, il ne s’agit pas, au sens strict, de troubles mentaux, mais d’une blessure physiologique ou d’une lésion du cerveau. Dans le second cas, tous les autres troubles mentaux sont pour Szasz des « problèmes de la vie », c’est-à-dire l’incapacité à faire face à la complexité de la vie quotidienne.

Les deux auteurs appartiennent à ce que l’on appelle le mouvement antipsychiatrique, apparu dans les années 1960. Le mouvement antipsychiatrique ne remet pas en cause la psychiatrie tout entière, mais porte un regard critique sur : « le quotidien psychiatrique, les automatismes du fonctionnement ordinaire des établissements psychiatriques, l’“étiquetage” irréfléchi et simplificateur des individus malades mentaux au moyen de catégories diagnostiques […] Dans le diagnostic psychiatrique, les frontières sont floues et la conclusion diagnostique peut être arbitraire ; elle dépend non seulement de l’érudition du médecin, mais aussi de la compréhension historico-sociale des phénomènes anormaux, ou simplement des manifestations que la société qualifie de psychopathologiques. »[1] Szasz et surtout Foucault estimaient que les psychiatres ne cherchent pas des lésions sur le corps ou dans le cerveau, mais que, pour interpréter le comportement d’un individu, ils doivent partir de ce qui est considéré comme « normal ». Et ce « normal » est inévitablement défini non pas au sein de la psychiatrie elle-même, mais dans le contexte plus large des sciences sociales, autrement dit ce que la philosophie appelle un « cadre » ou un paradigme, et que Foucault a nommé concrètement l’épistémè[2], c’est-à-dire l’état du savoir et de la connaissance d’une société, historiquement conditionné par l’époque culturelle et historique en question.

Ce sont précisément les définitions et les combats argumentatifs sur ce que la société considère comme normal qui touchent aussi à ce que la médecine tient pour une maladie (disease, disorder) et pour un état de santé (health).

Philosophie et médecine

On peut reprocher à l’analyse philosophique des concepts médicaux de n’avoir aucun contact avec la réalité de la pratique médicale, où les médecins n’ont pas le temps de philosopher, car ils doivent traiter des cas urgents et agir ici et maintenant. Mon avis est que la médecine, comme toute discipline, doit avoir des règles claires sur ce qui relève de ses compétences et de son champ d’action. L’imprécision philosophique ne se manifeste pas forcément dans le fonctionnement quotidien de la discipline. Une personne qui a la jambe cassée ou un arrêt cardiaque est intuitivement un patient qui a besoin de l’aide des médecins. Les imprécisions et le manque d’ancrage se manifestent dans les cas limites : qu’en est-il, par exemple, de la circoncision ou de l’augmentation mammaire ? L’excision est considérée internationalement comme une atrocité contre l’humanité. Pourquoi n’en va-t-il pas de même pour la circoncision masculine ? Sommes-nous misandres à l’échelle internationale, ou est-ce un hasard historico-culturel si le monde considère la circoncision masculine comme une intervention médicale courante ? Comment se fait-il que la même intervention puisse être considérée si différemment selon les endroits de la planète ? Et si cela arrive pour une intervention, n’est-il pas probable que d’autres interventions que nous tenons pour courantes, normales, puissent nous apparaître à l’avenir comme une atrocité ?

Si nous regardons la psychiatrie, l’homosexualité était encore récemment considérée comme un trouble mental. Que s’est-il passé pour que ce que l’on soignait dans les hôpitaux psychiatriques soit aujourd’hui considéré comme une variation normale de la sexualité humaine ? Je ne juge pas ici la moralité de l’homosexualité ; ce qui m’intéresse, c’est l’évolution de ce qui a conduit, et comment, au changement de paradigme scientifique en psychiatrie, de sorte qu’un comportement humain CH1 est considéré à une certaine phase historique comme une maladie, et qu’à une autre phase de l’histoire, ce même comportement CH1 est considéré comme une manifestation normale et saine du comportement et de l’action humaine. Dans l’histoire de la psychiatrie, nous avons par exemple, encore au XIXe siècle aux États-Unis, la drapétomanie[3]. Le terme a été introduit par le médecin américain Samuel A. Cartwright, qui cherchait en 1851 à expliquer pourquoi les personnes réduites en esclavage fuyaient l’esclavage. Par ce prétendu diagnostic, ce médecin américain interprétait le désir normal d’une vie libre comme une pathologie mentale. Aujourd’hui, la drapétomanie est un exemple d’école de la manière dont la science peut être détournée pour légitimer le racisme et l’esclavage. Mais le problème demeure : si nous n’avons pas de définition de ce qu’est la santé et de ce qu’est la maladie, nous ne pouvons pas dire sans ambiguïté que quelque chose est une maladie et que quelque chose d’autre est une manifestation normale d’une conduite et d’un fonctionnement sains du corps.

Parmi les principales contributions philosophiques au débat sur ce qu’est la santé et ce qu’est la maladie, tant en médecine qu’en psychiatrie, figure l’article La santé comme concept théorique[4] de 1977, écrit par le philosophe de la médecine Christopher Boorse.

La santé comme concept théorique

Par son article, Boorse réagissait à la situation défavorable de la littérature psychiatrique, où les idées du mouvement antipsychiatrique avaient commencé à prédominer. Si la psychiatrie doit soigner les maladies mentales, mais qu’il n’existe pas en même temps de définition suffisamment rigoureuse de ce que sont la maladie et la santé, cela place la discipline et ses praticiens face à un problème. Celui-ci se posera certes d’abord dans des cas marginaux, mais plus tard le flou philosophique des notions et des concepts fondamentaux peut engloutir la discipline tout entière. Comment la médecine définit-elle donc la santé (et, par conséquent, la maladie) ? Boorse a décidé de répondre à la question en examinant d’abord ce que la littérature médicale écrit en général. Selon cette littérature, la maladie et la santé peuvent être définies de plusieurs manières : sur la base des valeurs ; par ce que les médecins soignent ; par la normalité statistique ; par la douleur et la souffrance ; par l’invalidité et la limitation des capacités ; par l’homéostasie ; et enfin du point de vue de l’adaptation biologique et de la fonction des processus corporels et mentaux.

(1) La valeur

Les gens tiennent à la santé et la préfèrent à la maladie. Mais cela ne nous aide pas à définir la santé, car il existe de nombreux états corporels indésirables que la médecine ne considère pas comme des maladies : une petite taille, une force ou une endurance insuffisantes, des réflexes lents, une beauté physique insuffisante, etc. Nous ne pouvons donc pas définir la santé à partir de ce qui est souhaitable ou indésirable. À l’inverse, certaines maladies peuvent être souhaitables. La vaccine sauve des vies pendant une épidémie de variole ; la myopie a sauvé la vie de certains hommes, parce qu’ils n’ont pas eu à faire leur service militaire ; une stérilité acquise peut être une délivrance pour des parents qui ont beaucoup d’enfants.

(2) Le traitement par les médecins

Parfois, selon Boorse, la littérature simplifie les choses en définissant la santé et les maladies tout bonnement ainsi : tout ce que les médecins soignent est considéré comme une maladie. Mais cela ne peut être une définition ni suffisante ni nécessaire de la maladie. La circoncision, les interventions esthétiques, les avortements volontaires, etc. sont par exemple des interventions pratiquées par des médecins, mais personne ne parle de ces interventions comme de maladies.

(3) La normalité statistique

La littérature interprète aussi la normalité de manière statistique. À partir d’un échantillon de population choisi, il est possible de déterminer les valeurs cliniquement pertinentes des variables que nous mesurons, et leur variation normale au sein de la population en question. Les valeurs normales sont alors celles qui s’inscrivent dans la variation normale de la population mesurée. Autrement dit, sur la base d’une interprétation purement statistique, est normal, et indique la santé, ce qui est courant dans la population.

Cette approche pose plusieurs problèmes. Par exemple, ce qui n’est pas courant dans la population n’est pas toujours anormal. Le groupe sanguin O ou les cheveux roux sont moins courants que leurs alternatives, et pourtant personne ne veut affirmer que les personnes qui présentent ces caractéristiques sont anormales et malades. À l’inverse, des choses apparemment normales peuvent être des maladies. Si, dans une société, presque tout le monde fume ou vit dans un environnement poussiéreux et souffre de problèmes pulmonaires, nous considérons couramment ces personnes comme malades, bien que leurs problèmes et leurs dépendances soient statistiquement courants dans la population considérée. Un autre exemple est l’athérosclérose, une maladie très fréquente des artères.

La fréquence statistique ne peut être ni suffisante ni nécessaire pour définir ce qui est normal et sain.

(4) Douleur, souffrance, inconfort

Une autre manière possible de définir la maladie est de la définir par ce qui nous cause de la douleur et de l’inconfort. Beaucoup de processus corporels humains naturels s’accompagnent de douleur – l’accouchement, la menstruation, la poussée des dents – sans que nous considérions ces processus comme une maladie. À l’inverse, nous connaissons beaucoup de maladies qui ne s’accompagnent d’aucune expérience subjective de douleur et de souffrance. Une lésion tumorale, par exemple, est une maladie qui peut se développer longtemps sans que la douleur soit présente.

(5) Invalidité / limitation des capacités

La maladie entraîne d’ordinaire une indisposition et une limitation des capacités. Mais toutes les indispositions et toutes les limitations de nos capacités ne sont pas des maladies. L’accouchement ou la fièvre sont des états corporels limitants, mais ils font partie des processus corporels naturels et normaux ; leur absence au moment attendu pourrait au contraire être un phénomène pathologique et une maladie.

(6) L’homéostasie

La littérature mentionne en outre le processus de l’homéostasie. L’homéostasie (homeostasis) est le maintien de la stabilité du milieu intérieur de l’organisme (par exemple une température, un pH, une concentration d’ions constants, etc.). Elle est indispensable à l’activité normale de l’organisme.[5] L’homéostasie n’est pas un bon indicateur de la santé, car beaucoup de processus naturels du corps sont précisément conçus pour perturber l’homéostasie : la croissance, la grossesse, le mouvement, la perception. Ces processus conduisent à perturber la stabilité du milieu intérieur ; c’est justement parce que l’homéostasie est perturbée quotidiennement que nous sommes, en tant qu’organisme, flexibles et capables de nous adapter aux changements du milieu environnant. Si les maladies perturbent l’homéostasie, une perturbation de l’homéostasie ne peut pas pour autant être prise automatiquement pour la manifestation d’une maladie.

(7) L’adaptation

Du point de vue de la biologie, les propriétés et les aptitudes d’un organisme sont des adaptations à son milieu. Plusieurs auteurs de la philosophie de la médecine ont commencé à utiliser précisément le concept de valeur adaptative biologique (biological fitness) pour définir ce qu’est la santé. La vision darwinienne classique de la valeur adaptative biologique repose sur le succès de la reproduction génétique. Boorse objecte qu’une adaptation et une valeur adaptative définies aussi étroitement ne peuvent pas être de bons indicateurs de la santé : il est rarement vrai que plus quelqu’un a d’enfants, plus il est « sain ». On aurait envie de dire que, vu ce qu’exige la parentalité, c’est le contraire qui est vrai. Dans certains types de milieu, avoir moins d’enfants semble être une stratégie plus utile pour la survie. Si le milieu est inhospitalier et que la vie coûte cher en temps comme en argent, les gens choisissent d’avoir moins d’enfants et investissent leurs ressources limitées dans un nombre d’enfants plus petit. D’un autre côté, si quelqu’un, dans un milieu inhospitalier, peut se permettre d’avoir davantage d’enfants, qui survivent et ont assez de ressources pour vivre, c’est un fort indicateur d’une bonne adaptation. Certaines aptitudes et dispositions corporelles ne conviennent qu’à un milieu donné. Un exemple connu est la drépanocytose (sickle cell disease). La drépanocytose et le paludisme sont liés génétiquement et évolutivement. Les personnes porteuses du trait drépanocytaire (porteurs – HbAS) sont naturellement protégées contre les formes graves du paludisme, ce qui leur procure un avantage de survie dans les régions impaludées, par exemple dans les pays d’Afrique de l’Ouest. À l’inverse, il existe des aptitudes, comme les capacités mathématiques ou linguistiques, qui procurent un avantage adaptatif et mènent, dans le milieu actuel de la société occidentale moderne, à une valeur reproductive plus probable, et pourtant nous ne considérons pas comme une maladie le fait de les avoir à un niveau moyen ou inférieur à la moyenne (jusqu’à un certain point). La myopie, dans un milieu loin de la civilisation, où il n’existe ni lunettes ni lentilles de contact, est un grave problème pour la survie, alors que n’importe où en Europe ce n’est pas un problème ; bien plus, pour diverses raisons, la myopie peut même être perçue comme un avantage reproductif, du fait de son association avec l’image de l’intellectuel, de la personne intelligente.

Le fait est donc que l’avantage d’une adaptation donnée, et pas seulement pour la valeur reproductive, doit être apprécié par rapport à un milieu concret. Ce qui, pour les biologistes, n’a rien de nouveau ; les adaptations se développent toujours relativement au milieu dans lequel l’organisme vit. Plus un organisme vit longtemps dans un milieu, et plus ce milieu est stable, plus se manifeste l’association entre le milieu et les traits corporels de l’individu, en tant qu’adaptations avantageuses pour ce milieu.

Si l’adaptation est le résultat de la nature, qui joue le rôle de designer des processus corporels et mentaux, peut-on considérer comme une maladie l’état dans lequel le corps ou l’esprit ne remplit pas une fonction conçue par la nature ? Et si le corps et l’esprit fonctionnent selon le dessein de la nature, peut-on considérer cela comme la santé ? C’est l’objet de la section suivante.

La définition fonctionnelle de la santé

Boorse soutient que la santé (et la maladie) peuvent être définies et évaluées objectivement, indépendamment des jugements subjectifs. Il croit qu’une définition objective de la maladie et de la santé doit partir d’une combinaison 1) de la fonction biologique des processus corporels et mentaux, qui sont le résultat de l’adaptation évolutive de l’organisme, 2) et de la typicité (normalité) statistique de leur fonctionnement.

Boorse s’appuie sur une vision de la santé qui apparaît déjà dans l’Antiquité chez le père de la médecine européenne – Galien : ce qui est normal est naturel. La santé est l’état normal de l’être humain et la maladie est quelque chose de non naturel et d’anormal. L’essence et la nature de l’être humain en tant qu’organisme biologique, c’est la santé et le fonctionnement normal du corps. Tout ce qui perturbe le fonctionnement normal du corps est considéré, de ce point de vue, comme une maladie.

Les fonctions des cellules, du système digestif, du cœur, et même le comportement humain, sont des manifestations que l’évolution a façonnées en vue de la survie et de la reproduction. Boorse et les autres représentants de la conception fonctionnelle de la santé et de la maladie voient les fonctions du corps comme l’accomplissement des buts de l’organisme, et les buts les plus élevés sont précisément la reproduction et la survie.

Le fonctionnement du corps change cependant au fil des âges de la vie. Une personne trop jeune ou trop âgée, par exemple, est stérile. Qu’un enfant ou un vieillard soit stérile à son âge n’est pas considéré comme une maladie, car cette « non-fonction » est attendue. C’est aussi pourquoi nous devons comprendre le fonctionnement du corps en rapport avec l’âge. Ensuite, la catégorie du sexe détermine quelles fonctions corporelles une personne donnée peut avoir. Pour un homme biologique, il est statistiquement typique de ne pas avoir d’utérus et de ne pas pouvoir accoucher. Cette non-fonction est, là encore, attendue pour le sexe masculin. Outre l’âge, nous devons donc évaluer le fonctionnement du corps aussi selon le sexe biologique. Boorse mentionne que, pour déterminer précisément les valeurs statistiquement typiques des fonctions corporelles, il faut tenir compte de l’origine ethnique des personnes. Mais il ne développe pas cette idée.

Le fonctionnement normal des processus corporels ne s’évalue jamais d’après une image abstraite de l’être humain en tant qu’espèce biologique ; on le précise selon l’âge, le sexe, éventuellement aussi l’ethnicité évoquée, qui forment ensemble ce que l’on appelle une classe de référence.

Le fonctionnement normal des processus corporels est donc l’état dans lequel les parties du corps remplissent leur fonction biologiquement conçue, qui contribue à la survie et à la reproduction, à un niveau qui est statistiquement typique pour la classe de référence donnée, ou meilleur.

Une fonction donnée du corps ne s’exerce pas forcément toute la journée. Le système digestif ne fonctionne pas en permanence ; nous ne dormons que quelques heures par jour, etc. C’est pourquoi il est bon d’ajouter à la définition du fonctionnement normal que la partie du corps ne remplit pas sa fonction à un niveau statistiquement typique en permanence, mais qu’elle est prête à remplir cette fonction dans des situations statistiquement typiques.

Qu’est-ce alors, du point de vue fonctionnel, que la maladie et la santé ?

La maladie est l’état dans lequel certaines parties du corps ne remplissent pas leur fonction contribuant à la survie et à la reproduction à un niveau statistiquement typique.

La santé est alors l’absence de maladie. Autrement dit, l’état dans lequel toutes les parties du corps remplissent normalement leur fonction contribuant à la survie et à la reproduction – pour la classe de référence donnée, au moins à un niveau statistiquement typique, ou mieux.

Les problèmes de la définition de Boorse

Boorse est conscient que sa théorie ne fonctionne pas toujours. Par exemple, lorsqu’une personne naît avec le cœur placé à droite (dextrocardie), la médecine actuelle considère cela comme une anomalie et une malformation congénitale. Du point de vue fonctionnel de Boorse, cependant, il ne s’agit, semble-t-il, ni d’une maladie ni d’un trouble. Un cœur placé à droite reste capable, par sa fonction, de contribuer à la survie et à la reproduction à un niveau statistiquement typique.

Bien plus controversée est la question de l’homosexualité. De la définition de la maladie de Boorse, il semble découler que les processus corporels d’une personne homosexuelle empêchent les parties du corps d’exercer la fonction conçue par l’évolution en vue de la reproduction, au moins à un niveau statistiquement typique. D’un point de vue pratique, ce niveau est égal à zéro chez les homosexuels. Mais pouvons-nous concilier la définition de Boorse avec l’attitude actuelle envers l’homosexualité ? Sans doute que oui, si nous nous rappelons que la définition de Boorse admet que les processus corporels n’ont pas à exercer leur fonction en permanence ; il suffit que les processus et les parties du corps soient potentiellement capables de remplir leur fonction biologique conçue en vue de la survie et de la reproduction. Les personnes homosexuelles – si elles ne souffrent pas d’impuissance ou d’autres problèmes – sont théoriquement capables de se reproduire par voie naturelle ; simplement, leur logiciel psychologique est programmé de telle sorte qu’elles renoncent à cette capacité, parce qu’elles ne la préfèrent pas. La problématisation de la conception fonctionnelle de la santé et de la maladie de Boorse au regard de l’homosexualité est dans la littérature un sujet fascinant en soi, qui dépasse le cadre de cet article. C’est pourquoi je m’arrêterai ici, mais je recommande de lire quelque chose sur le sujet, car Boorse lui-même était malheureux que son travail puisse être compris, et potentiellement détourné, comme un argument contre l’homosexualité.

La définition de la santé positive

La théorie de Boorse a aussi des conséquences pour ce que l’on appelle la conceptualisation de la santé positive. Mis à part peut-être la médecine esthétique, la médecine actuelle ne s’occupe pas en premier lieu de la santé positive, où l’on cherche à aller au-delà de la restauration de l’état initial et à améliorer le fonctionnement du corps pour le rendre meilleur que ce avec quoi la personne est née. La théorie de Boorse définit simplement la santé positive comme toute intervention qui améliore le fonctionnement des processus et des parties du corps (et de l’esprit), par rapport à la survie et à la reproduction, au-delà de la moyenne statistique. C’est là encore un sujet qui mériterait son propre article et qui dépasse le cadre de ce texte.

Résumé

Boorse, en tant que philosophe de la médecine, réagissait par son article Health as a theoretical concept à l’influence croissante du mouvement antipsychiatrique en médecine et en psychiatrie. Il n’était pas d’accord avec ce mouvement, car il estimait que la santé et les troubles mentaux ne sont pas seulement des états du corps et de l’esprit dépendant des jugements subjectifs des experts ou de la société. Pour défendre la définition objective et l’existence de la santé, et par là des troubles mentaux, il se concentre sur un projet plus étroit : la définition de la santé et de la maladie (disease, disorder). S’il y parvient, il pourra défendre l’existence non seulement des troubles et des maladies du corps, mais aussi de ceux de l’esprit.

Il affirme que ce qui est normal est naturel. Pour défendre cette affirmation, il emprunte la terminologie de la biologie évolutive et de la conception statistique de la santé. Les processus corporels et mentaux sont le résultat de l’histoire évolutive de l’être humain en tant qu’organisme : les fonctions du corps et de l’esprit sont des adaptations dont la fonction principale est, en dernière instance, de contribuer aux buts de l’évolution et de l’adaptation en tant que telle : la survie et la reproduction. Si les processus corporels et mentaux contribuent par leur fonction à la survie et à la reproduction au moins au niveau statistique typique pour une personne de cet âge et de ce sexe, on peut dire qu’ils remplissent leur fonction telle que la nature les a « designés ».

Il en découle que la maladie est l’état dans lequel les processus corporels ou mentaux ne contribuent pas, par leur fonction, à la survie et à la reproduction comme il serait statistiquement typique pour la classe d’âge et de sexe donnée. Nous pouvons alors définir la santé comme l’état du corps et de l’esprit où la maladie est absente.

Même si Boorse s’efforce de donner une définition objective et conceptuellement rigoureuse, celle-ci n’est pas sans problèmes. La critique traditionnelle de sa position tient au fait que l’homosexualité semble être une maladie : les processus corporels et mentaux des individus homosexuels ne remplissent pas la fonction qui contribue à la survie et à la reproduction au niveau statistiquement typique pour le groupe d’âge et de sexe donné. On pourrait sauver le problème de l’homosexualité en appliquant ce que Boorse affirme lui-même : les fonctions corporelles et mentales n’ont pas à être « en service » en permanence ; ce qui importe, c’est qu’il existe une disposition et une capacité du corps et de l’esprit à exercer ces fonctions. Autrement dit, les processus corporels des individus homosexuels sont théoriquement capables d’exercer leur fonction. Les homosexuels, cependant, pour diverses raisons et causes qui ne dépendent pas de la seule volonté, n’ont pas envie d’utiliser les fonctions théoriques de leurs processus corporels.

Quelqu’un pourrait toutefois objecter que cette incapacité, ou cette absence de désir d’utiliser les processus et les parties du corps adaptés à la reproduction, est une forme de trouble mental, car cette absence de désir est statistiquement atypique et ne contribue pas positivement à la reproduction.

En est-il ainsi ? Boorse est conscient que sa théorie peut être détournée pour affirmer que l’homosexualité est une maladie. Il serait bon d’examiner un jour comment Boorse s’en est accommodé.

 

Sources

Philosophie de la psychiatrie — série en trois parties :

  1. https://encyklopedie.soc.cas.cz/w/Antipsychiatrie ↑
  2. https://encyklopedie.soc.cas.cz/w/Épistémé ↑
  3. Dérivé du grec : drapetēs = esclave fugitif, mania = folie ↑
  4. https://www.jstor.org/stable/186939 ↑
  5. https://www.wikiskripta.eu/w/Homeostáza ↑