Si un certain nombre de personnes lisent et se représentent un passage de la Bible, est-il possible d’évaluer leurs représentations ? Serons-nous capables de dire qu’une description est meilleure qu’une autre ? Sur quelle base attribuerons-nous une Valeur à chacune des descriptions ?

L’une des manières d’entreprendre cette activité consiste à déclarer que la meilleure représentation d’un passage de la Bible est celle qui est la plus fidèle à son modèle. Mais nous nous heurtons aussitôt à un problème dès lors que la description exige de se représenter quelque chose pour quoi elle ne fournit elle-même aucune information.

Dans le passage Marc 14,17–25, nous lisons que Jésus était assis et attablé avec douze autres personnes, dont l’une le trahira (« En vérité, je vous le dis : l’un de vous me trahira, celui qui mange avec moi. »). Nous en déduisons ensuite aisément que le repas commun, dont nous ne pouvons dire s’il s’agissait d’un déjeuner ou d’un dîner, puisque le texte lui-même ne nous l’apprend pas, consistait à manger du pain et à boire du vin, ce qui était très probablement pour les personnes présentes des actes symboliques. Enfin, nous lisons que le personnage nommé Jésus se considère comme le Fils de l’homme, qui boira de nouveau, dans un avenir indéterminé, du fruit de la vigne dans le royaume de Dieu.

J’énumère à dessein le texte du passage de manière aussi maladroite et littérale, car je veux souligner qu’il contient très peu de points d’ancrage à partir desquels on pourrait se représenter mentalement une scène cohérente. Certes, rien ne nous empêche que notre représentation mentale soit incomplète, fragmentaire, mais il est peu probable que nous nous représentions Jésus totalement dépourvu de toute propriété.

Une représentation visuelle entièrement fidèle fondée sur un texte n’est donc possible que lorsque la description contient sans reste toutes les informations. Dans le cas extrême, cela signifierait que nous devrions exiger du texte qu’il décrive la scène au niveau des lois physiques. Un tel niveau de précision serait cependant peu pratique (personne ne serait probablement capable de transposer la précision de la description en une image mentale) et serait en même temps, d’une manière ou d’une autre, incomplet, car les lois physiques actuelles ne parviennent pas à décrire toute la réalité physique (voir l’incompatibilité de la physique quantique et de la théorie de la relativité), ni bien d’autres phénomènes qui existent certes dans notre réalité physique, mais qui sont difficilement réductibles à quelque loi physique que ce soit. Le scepticisme envers ce physicalisme a été exprimé par exemple par Nelson Goodman, qui a dit de la réduction de tout à la physique qu’une telle exigence est

« […] nébuleuse, car la physique elle-même est fragmentaire et instable, et la nature comme les conséquences de la réduction envisagée sont vagues. (Comment réduiriez-vous à la physique la vision du monde de Constable ou celle de James Joyce ?) » (Goodman, 1996)

Si nous entendons seulement nous représenter la scène donnée, nous devons renoncer à l’exigence d’une fidélité complète de notre vision mentale, car, comme nous l’avons déjà mentionné, notre équipement cognitif ne contient pas de moyens par lesquels nous pourrions figurer dans notre esprit un homme, du pain ou un quelconque objet étendu sans hauteur, largeur, couleur et autres attributs.

Nous sommes donc parvenus à la connaissance que la scène biblique figurée par chacun des participants à cette tâche contiendra nécessairement quelque chose qui n’apparaît pas dans le texte. Les pièces manquantes du puzzle que nous complétons ne sont cependant pas choisies tout à fait au hasard ; le cerveau complète inévitablement les repères visuels nécessaires à partir de ses propres ressources, en commençant par les connaissances et les vécus et en finissant par la structure de son make-up biologique. On nous a demandé de créer un monde ; son contenu procédera de notre cadre de référence subjectif, biologique et culturel.

On dit que seul Dieu, peut-être, est capable de créer ex nihilo. Mais la perception comme la création d’images ne se déroulent jamais, chez nous autres mortels, sur un fond entièrement vierge ; nous sommes toujours liés et influencés par le fait que nous appartenons à une certaine espèce biologique, qui vit dans un contexte socioculturel et connaît ce contexte selon des règles dérivées du fonctionnement des organes concernés.

À la manière de Goodman, nous dirions que

« Les fabrications de mondes, la création des mondes tels que nous les connaissons, partent toujours de mondes déjà disponibles ; faire, c’est en réalité refaire ou recréer » (Goodman, 1996)

La question posée au début apparaît ainsi mal choisie : puisqu’il n’existe aucun cadre absolu et neutre d’après lequel nous pourrions comparer objectivement les visions, s’offre la possibilité de concevoir les visions comme des objets visuels esthétiques autonomes. De ceux-ci, il n’est certes pas possible d’exiger une valeur de vérité objective, mais il nous reste un travail non moins intéressant : explorer quelle logique propre et inhérente ont ces visions-peintures et à quels cadres de référence elles puisent cette logique. Les juges de nos images ne seront alors pas des chercheurs scientifiques, mais plutôt des critiques d’art. Et ceux-ci, selon Arthur Danto, peuvent, au moyen d’une interprétation appropriée, élever certaines visions au rang d’œuvres d’art.

***

Ma vision du passage biblique de la Cène se déroule dans une maison de pierre au toit de bois. J’ai vu la scène du repas d’une manière tout à fait différente des représentations conventionnelles qui me reviennent en ce moment. Ni pour la table asymétrique, ni pour l’intérieur de la maison, je ne trouve de référence claire. Autour de la table comme dans la pièce, nous ne trouvons même pas les douze apôtres. Est-il possible que je sois entré dans la scène justement au moment où seuls les plus proches de Jésus étaient présents ? Là où la convention se manifeste sans équivoque, en revanche, c’est dans la place éminente qu’occupe Jésus à table. Non seulement j’ai pu être influencé ici par les représentations culturelles, mais aussi, de manière générale, par la règle selon laquelle un personnage important s’assied à la place la plus importante de la table.

Ce qui est intéressant, c’est que dans les premiers instants j’ai pressenti que je n’étais pas seulement un quelconque observateur planant au-dessus de la scène, mais directement l’un des apôtres ; je me sentais en dehors de l’action principale, ce qu’indiquait le fait que j’étais assis au bout de la table, le plus loin de Jésus. J’ai aussi été le seul à remarquer qu’une vieille femme était entrée dans la pièce. Il est bon de s’arrêter sur la symbolique de ce personnage. Pouvait-il signifier quelque chose de ma vie ? Certes, j’ai d’abord pensé que la femme pouvait être un symbole de ma situation familiale. Elle pouvait ensuite symboliser tout le peuple d’Israël, transmettant son fardeau séculaire au sauveur à venir. Mais pourquoi aucune des personnes présentes ne prêtait-elle attention à cette femme ?

Le personnage que j’incarnais a exprimé à plusieurs reprises un sentiment de honte ; d’abord à la pensée du gain d’un marchand, puis lors d’un comportement violent envers un animal indéterminé qui était présent, et enfin au moment où tous les visages de la pièce se sont tournés dans sa direction.

Ni la femme ni la honte ne renvoient, selon moi, à des motifs culturels ; elles sont bien plutôt la matérialisation de mon état émotionnel au moment de la méditation.

Bien que la consigne ait précisé que je ne devais faire intervenir la vue qu’en dernier parmi les sens, je n’y suis pas parvenu, car dès le début de la méditation je tenais dans ma conscience une esquisse grossière de toute la maison. Réprimer les images visuelles a été sans conteste la partie la plus difficile de la consigne.

 

Bibliographie :

GOODMAN, Nelson. 1996. Způsoby světatvorby. Bratislava: Archa. Filosofie do kapsy. ISBN 8071151203.