J’ai dû revenir plusieurs fois à l’article de Julian Dibbell avant de me décider à le lire en entier. Ma réticence venait sans doute de la répulsion que j’éprouvais en lisant les premiers paragraphes du texte : « ceci serait donc une œuvre fondamentale sur la cyberculture, les nouveaux médias et l’univers numérique en général ? ». Ce qui me rebutait, c’étaient en effet la langue fleurie et la diction littéraire du texte, à première vue excessive. Car même la grande littérature peut s’écrire dans une langue claire et directe, n’en déplaise à monsieur Kafka. Il y a quelques jours, je me suis pourtant dit : bon, il faut que je lise ce texte, il tombera sûrement aux examens d’État, qui sait. De plus, le sujet du texte semble suffisamment controversé, et donc important. Surtout aujourd’hui, alors que la réalité virtuelle s’insinue sans contrôle dans nos foyers et relie nos vieux sens analogiques à un ensemble plus qu’excitant de sensations nouvelles qu’offre le monde numérique.

L’article ne traite cependant pas des simulations VR hyperréalistes de 2016, parmi lesquelles figurent par exemple le système actuel Oculus ou le HoloLens de Microsoft, mais bien de la communauté en ligne LambdaMOO, née vers 1991. L’article a certes été publié en 1993, mais même deux ans plus tard, LambdaMOO était toujours une communauté en ligne où toute la communication et l’interaction entre les joueurs « tournait » en mode texte. Ceux qui ont de la mémoire se souviendront peut-être de quelques-unes de ces fictions dites interactives, qui occupaient la place des premiers jeux vidéo du genre jeu de rôle, ou se rappelleront leur modèle hors ligne, Dračí doupě (le « Donjons et Dragons » tchèque). LambdaMOO et les exemples cités ont ceci en commun que le jeu lui-même se crée dans l’interprétation des mots et des phrases, que le joueur transpose ensuite, selon sa propre imagination, dans un monde virtuel qui ne se trouve pas tant dans l’ordinateur ou sur le papier que plutôt, j’ose l’affirmer, dans l’esprit des joueurs. Mais c’est un point sur lequel je reviendrai. Le suffixe « MOO » dans le nom de la communauté en ligne signifie que les joueurs de cette réalité virtuelle textuelle en ligne pouvaient étendre le contenu du jeu au moyen de la programmation orientée objet (d’où OO, object-oriented ; le M du nom renvoie à MUD, Multi-User Dungeon), ce qui signifiait en pratique que les joueurs créaient leurs propres salons de discussion, auxquels ils donnaient une atmosphère en décrivant en détail ce qui se trouvait dans la pièce ; et ils créaient aussi des objets aux propriétés diverses. Souvenons-nous du premier volet de la trilogie Matrix, où, vers la fin du film, Neo acquiert des capacités qui lui permettent de manipuler, ou plutôt de reprogrammer la réalité, ce qui fait de lui de facto un demi-dieu. Dans la capacité de reprogrammer la réalité (virtuelle) réside le pouvoir. Et c’est ce pouvoir que l’un des joueurs a décidé de détourner.

Un joueur surnommé Mr. Bungle entra, dans le monde de LambdaMOO, dans l’une des pièces qui grouillait de joueurs. Pour son acte, il avait choisi et écrit un sous-programme de poupée vaudou, grâce auquel il prit le contrôle des personnages de plusieurs autres joueurs. Tout à coup, ces joueurs se mirent à écrire sous leur propre nom et à décrire des actes sexuels obscènes. Mr. Bungle lui-même commentait ces actes et ajoutait son rire après chaque phrase. L’une des phrases disait :
« Comme si c’était contre sa volonté, Moondreamer s’enfonce un couteau à steak dans le derrière, ce qui lui procure un plaisir immense. Au loin, vous entendez Mr. Bungle rire diaboliquement. »

Il est évident qu’il s’agit d’une phrase stupide et infantile, mais pour juger objectivement cet acte, il faut se mettre dans la situation où une telle chose s’est affichée d’un coup devant des dizaines de personnes avec lesquelles vous aviez passé des centaines et des centaines d’heures dans le monde de LambdaMOO. Il me semble qu’en transposant cela dans le contexte actuel des réseaux sociaux, on trouverait une analogie appropriée sur Facebook : comment nous sentirions-nous si quelqu’un nous écrivait des choses semblables sur notre « mur » ?

Certes, nos réactions seraient différentes et largement influencées, d’une part, par la quantité de temps et de capital social que nous investissons dans Facebook et, d’autre part, par les personnes que nous avons comme amis sur Facebook. Le fait est qu’une utilisatrice visée par cette attaque a confié avoir subi un choc post-traumatique et que des larmes coulaient sur ses joues.

Outre les personnes touchées par cet acte, d’autres utilisateurs présents lors de l’attaque exigèrent aussitôt que Mr. Bungle soit puni, car une telle chose était inadmissible (pas seulement) dans la communauté des joueurs de LambdaMOO. Dans le salon de discussion s’engagea une longue discussion sur la manière exacte dont cette punition devait être exécutée. Le lendemain, l’utilisatrice touchée proposa elle-même que Mr. Bungle soit « toaded ». En anglais, « toad » signifie à la fois crapule et crapaud, et c’est justement le crapaud, ou plutôt une métamorphose purement rituelle en crapaud, et finalement la suppression du compte utilisateur, que les participants au débat proposèrent comme ce que Mr. Bungle méritait.

Bien que la décision ait d’abord semblé unanime, le débat fit peu à peu apparaître plusieurs problèmes. Le premier problème était que, quelques semaines avant l’incident, les Wizards avaient décidé de ne plus intervenir dans la vie sociale de la communauté : ils ne seraient plus que des administrateurs techniques chargés d’exécuter la volonté du « peuple ». Mais cela signifiait que la communauté des joueurs devait se transformer rapidement en quelque chose qui ressemblerait à une société telle que nous la connaissons dans le monde réel, « là-dehors ».

C’est pourquoi le deuxième problème était politique. Certains utilisateurs affirmaient être sans équivoque favorables à une punition, mais puisqu’il n’existait aucune loi par laquelle la communauté se serait officiellement régie, il n’était possible d’invoquer aucune loi, ni par conséquent aucune peine. D’autres affirmaient qu’il fallait supprimer immédiatement le compte de Mr. Bungle, si bien que les administrateurs (on les appelait les Wizards), qui étaient les seuls à avoir le pouvoir de supprimer un compte, devaient agir. Et puis il y avait les techno-libertariens, comme les a appelés l’auteur de l’article, qui affirmaient qu’il est pratiquement impossible d’éviter que des gens désireux de semer le trouble apparaissent sur le serveur. Ils proposaient donc une solution d’ordre technique : par exemple l’introduction d’une nouvelle commande qui filtrerait le texte d’un utilisateur choisi et ne l’afficherait pas.

Comme l’auteur de l’article était « physiquement » présent dans le salon de discussion où se déroulait ce débat, il a pu décrire en détail ce qui s’y est passé. Pour moi personnellement, cette évolution de l’anarchie vers l’appel à un système politique, voire juridique, a été une excursion historique accélérée dans la manière dont se sont développées les idées sur l’organisation idéale d’une communauté humaine. Autrement dit, on fait la moue devant le gouvernement et le droit tant qu’il ne nous arrive rien ; ensuite, on les appelle à l’aide comme un adolescent appelle ses parents après avoir abusé de l’alcool dans un club perdu.

Mais je me suis écarté du sujet principal, qui était le viol. Dans le monde réel, un condamné pour viol purge quelques années de prison. Était-il possible d’exiger que Mr. Bungle connaisse le même sort, qu’il aille pour plusieurs années dans une vraie prison ? Si ce n’est pas le cas, nous devons être cohérents et dire que cet incident n’était pas un véritable viol, mais autre chose. Car après tout, tout cela s’est déroulé dans l’espace virtuel, et qui plus est en 1993, quand l’espace virtuel se composait le plus souvent de lettres blanches sur fond noir. Mais comment expliquer qu’un acte commis dans le monde virtuel ait eu des conséquences réelles, en l’occurrence un stress post-traumatique, dans le monde réel ? Peut-on violer avec des mots ? Pour autant que je sache, l’activité nommée « sexting » mène souvent à l’orgasme, de l’autre côté, plus positif, du spectre sexuel. Et là aussi, seuls les mots et l’imagination sont utilisés.

D’un autre côté, on pourrait objecter que l’utilisatrice aurait simplement pu quitter toute la conversation, et cela immédiatement, puisqu’il lui suffisait de fermer sur son ordinateur la fenêtre noire dans laquelle se déroulait toute la réalité virtuelle textuelle. La question est de savoir si, par ce geste, nous ne donnerions pas à Mr. Bungle et à ses semblables le signal que son comportement est acceptable, qu’il ne risque rien à répandre ces obscénités dans le monde. Dans le monde virtuel. Si tout s’était déroulé dans le monde réel, que ce soit dans un parc ou sur un lieu de travail, Bungle aurait vite cessé de rire. Mais dans le monde réel, il n’aurait rien fait de tel. Pour être précis : ils. Car on découvrit que derrière le compte de Mr. Bungle se cachaient plusieurs étudiants d’université de New York, qui rivalisaient, paraît-il, à qui inventerait les représentations d’actes sexuels les pires et les plus viles.

Après mûre réflexion, l’un des Wizards prit tout l’incident sur ses épaules et supprima le compte de Bungle. Discrètement, sans tapage inutile. Les autres l’apprirent d’abord en utilisant l’une des commandes disponibles, @who nom_utilisateur, qui renvoyait l’information sur l’endroit où se trouvait l’utilisateur en question. Dans le cas de Bungle, la commande renvoyait que le nom d’utilisateur était introuvable dans la base de données.

À mon avis, c’était exactement la punition que Mr. Bungle méritait. Bien que je pense que son comportement était déplacé, je ne parviens pas à m’imaginer approuver qu’il purge plusieurs années de prison. Non pas parce que le viol ne devrait pas être puni, mais parce qu’il ne s’agissait pas du viol que nous comprenons tous et dont nous avons une bonne définition.
Les mots ne sont pas inoffensifs ; c’est pourquoi il existe de par le monde, dans de nombreux pays, des lois réprimant ce qu’on appelle le « hate speech », le racisme, l’apologie de l’Allemagne nazie ou, comme par exemple en République tchèque, la négation de l’Holocauste et des crimes commis par les représentants du régime communiste. Personnellement, je suis partagé à l’égard de ces lois. Non que je soutienne en quoi que ce soit ces actes, mais je me range dans ce cas du côté de gens comme Salman Rushdie ou Noam Chomsky, qui déclarent, et je paraphrase, que le mal ne disparaîtra jamais, quels que soient nos efforts ; il vaut donc mieux avoir ce mal sous le nez, le voir, le tenir en pleine lumière, plutôt que de le laisser croître en secret dans l’obscurité. Les gens ont toujours davantage peur de ce qu’on ne voit pas. En même temps, nous faisons des condamnés, d’une certaine manière, des martyrs, qui deviennent ensuite des modèles et un encouragement pour leurs partisans, car nous validons ainsi à leurs yeux leur opinion selon laquelle le monde a conspiré contre eux et contre leur vérité et ne les laisse même pas exprimer publiquement leurs idées.

Est-il possible d’appliquer le même argument au monde en ligne ? Je dirais que oui, et même de façon un peu plus efficace, car fermer une fenêtre du système d’exploitation est plus facile que de se débarrasser d’une personne agressive dans la rue.

Le droit actuel n’est cependant pas d’accord : il interdit et punit les actes verbaux mentionnés plus haut. Soit, mais c’est le monde réel, physique, dont les mécanismes et les règles ne peuvent pas être transposés en ligne simplement et un pour un. Dans les cercles de spécialistes comme de profanes, on appelle toute l’infrastructure d’Internet, du code numérique aux sites web en passant par les câbles, le Nouveau média. Et cela non par manque d’invention linguistique, mais précisément parce que ce Nouveau média représente quelque chose de tout à fait révolutionnaire : un système ou un monde où une grande partie de notre monde physique ne s’applique pas. Le Nouveau média ne connaît pas les lois de la physique.

On peut y voler, être un papillon, les hommes n’y oublient pas l’anniversaire de leur compagne, et celles-ci, pour changer, sont attirées par un homme nu en chaussettes. L’imagination n’a pas de limites. Ce n’est pas une phrase rebattue, mais bien un constat théorique : le Nouveau média permet, en théorie,

tout ce que l’esprit humain peut imaginer. Il faut seulement être capable de l’imaginer. En théorie, je le précise.
Car le Nouveau média, comme d’ailleurs la technologie en tant que telle, n’est pas extérieur à la société, il en est une partie intégrante. C’est pourquoi il dépend en pratique, dans une large mesure, des gens de savoir quelle relation ils entretiendront avec la technologie. Il est tout à fait imaginable que, d’ici quelques années, nous décidions démocratiquement que le maximum de lois du monde physique s’appliquera à ce Nouveau média, si la technologie le permet. Mais j’y vois une contradiction. Le Nouveau média est nouveau tant qu’il possède suffisamment de propriétés radicalement différentes. Plus nous voudrons lui appliquer les usages du monde physique, plus nous perdrons ce Nouveau média. À l’appui de cette idée, on peut citer aussi un argument purement technique, maintes fois avancé : implémenter toutes les restrictions du monde physique dans le monde numérique, c’est-à-dire dans le monde des nouveaux médias, est techniquement très difficile à réaliser, le plus souvent au prix d’une réduction énorme de toute la nature de ce monde des nouveaux médias et des possibilités qu’il offre.

Les règles non écrites de la communauté LambdaMOO étaient claires : nous sommes tous ici des gens raisonnables, nous ne nous insulterons donc pas les uns les autres et nous ne nous importunerons pas autrement. Mais les règles non écrites ne fonctionnent que tant que tous les participants les respectent. Dès que quelqu’un les enfreint gravement, les autres commencent à exiger qu’elles soient officiellement codifiées, car c’est seulement ainsi qu’on peut les faire respecter. Or les règles non écrites ont leur charme justement parce qu’elles sont non écrites, ce qui sonne peut-être comme un raisonnement circulaire, mais je ne voulais rien dire d’autre que ceci : si nous devons écrire quelque chose qui ait un sens et une cohérence logique, cela exige une analyse détaillée et, dans le cas du droit, des exigences claires sur ce que l’on attend au juste du droit.

Je crains qu’aucun droit digne de ce nom n’ait pu, à l’époque, déterminer clairement comment traiter Mr. Bungle. Le droit réagit bien sûr aux changements sociaux et aux nouvelles technologies. Mais c’est un processus qui demande du temps. Si nous rencontrons une situation radicalement nouvelle, comme par exemple le harcèlement sexuel dans une réalité virtuelle textuelle, il peut arriver que personne ne fournisse de réponse univoque, parce qu’une telle réponse univoque n’existe pas.