L’artiste allemand Manfred Mohr compte parmi les tout premiers pionniers de l’art par ordinateur. Musicien de jazz et artiste visuel de formation classique, il a d’abord puisé dans la peinture abstraite hard-edge. En 1967, cependant, sa pratique artistique connut un tournant après qu’il eut assisté à une conférence du compositeur français Pierre Barbaud sur l’usage de la composition algorithmique. Au début des années soixante, Mohr avait également été fortement influencé par la philosophie de l’art et l’esthétique du philosophe allemand Max Bense. Bense était lui-même un esprit hautement interdisciplinaire ; pour sa théorie de l’esthétique rationnelle il puisa dans les travaux fondamentaux de son époque, tels que la cybernétique de Norbert Wiener, la théorie de l’information de Shannon ou l’effort de Birkhoff pour quantifier la beauté esthétique d’une œuvre en mesurant le rapport entre ordre et complexité. Bense est considéré comme le créateur du concept d’esthétique de l’information. L’esthétique rationnelle de Bense transforma Mohr, qui abandonna l’expressionnisme abstrait pour un art par ordinateur fondé sur la construction algorithmique de formes géométriques.

P-197-N/R801, 1977
Plotter drawing ink on paper
source : http://www.bitforms.com/mohr/p-026f-inversion-logique
Manfred Mohr « Cubic Limit », 1973-74 Digital transfer of 16mm film 4 min
L’algorithmisation du processus artistique fut pour Mohr le moyen idéal de réaliser les idées de Bense sur la rationalisation de l’art : Mohr entreprit une analyse de son style esthétique des dix dernières années et, comme il l’écrit lui-même, y trouva un nombre surprenant de régularités et de motifs. Il en tira une syntaxe, c’est-à-dire des règles de combinaison des différents éléments, qu’il décrivit ensuite mathématiquement, ce qui lui permit de transposer son propre « style artistique », ainsi formalisé, en un algorithme écrit dans un langage de programmation.
“The first step in that direction was an extended analysis of my own paintings and drawings from the last ten years. It resulted in a surprisingly large amount of regularities, determined of course by my particular aesthetical sense, through which I was able to establish a number of basic elements that amounted to a rudimentary syntax. After representing these basic constructions through a mathematical formalism, and setting them up in an abstract combinatorial framework, I was in a position to realize all possible representations of my algorithms.” (Mohr 1971)
Mohr mentionne dans l’un de ses entretiens que dans les années soixante-dix du vingtième siècle, à la naissance de l’art par ordinateur, le plus difficile était tout simplement d’avoir accès à un ordinateur. Mohr explique que ses premières œuvres furent réalisées sur un ordinateur central (mainframe) appartenant à l’institut météorologique de Paris. Si Mohr fut autorisé à travailler le soir sur cet ordinateur, c’est aussi parce que le ministre alors responsable de l’autorisation avait de la compréhension pour lui, ayant été lui-même dans sa jeunesse un artiste en activité.
Le style visuel de Mohr se distinguait en outre par l’emploi de deux couleurs seulement : le noir et le blanc. Ce choix complète le caractère binaire de l’ensemble de son œuvre ; Mohr affirme cependant qu’il s’était décidé pour deux couleurs seulement avant même de se consacrer à l’art par ordinateur, car il voulait que l’œuvre soit jugée sur sa forme et non sur sa couleur. Son œuvre plus tardive recourt toutefois déjà aux couleurs.
Au cours des quarante dernières années, Mohr a poursuivi son exploration de l’esthétique de l’art génératif. Lui sert d’une sorte de gabarit, dont partent ses œuvres, le cube multidimensionnel qui, en référence à Bense, figure la vérité mathématique et le concept de beauté objective (Klutsch 2012, p. 79).
P-1611-6_10, 2012
Pigment-ink on canvas
Sources :
KLUTSCH, Christoph. 2012. Information Aesthetics And The Stuttgart School. In : B HIGGINS, Hannah et Douglas KAHN (éd.). Mainframe Experimentalism: Early Computing and the Foundations of the Digital Arts. California: University of California Press, p. 65-89. ISBN 0520268385.
MOHR, Manfred. 1971. Artist’s Statement. In : Manfred Mohr Computer Graphics — Une Esthétique Programmée. Paris : ARC — Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris. Également disponible sur : http://www.emohr.com/ww1_out.html
Salon | Artist Talk | The Algorithm of Manfred Mohr. 1963 — Now. In : Youtube [en ligne]. 18. 03. 2016 [consulté le 2013-06-18]. Chaîne de l’utilisateur Art Basel. Disponible sur : http://www.youtube.com/watch?feature=player_embedded&v=aN1JcfRc6Xs#!
