Nous vivons une époque singulière. Une époque qui semble, consciemment ou inconsciemment, fortement influencée par des livres qui se sont déjà révélés prophétiques. Comme tous les livres saints, ces diseurs de bonne aventure littéraires se composent de récits fictifs d’une nature abominable, qui sont malheureusement déjà des réalités. Car quoi de plus orwellien que la dernière histoire forgée non pas dans la fange des bas-fonds, mais dans les lieux les plus immaculés de notre société : les monastères intellectuels de l’université ? Aujourd’hui, à l’époque la plus avancée technologiquement, il est effectivement possible de publier un article scientifique affirmant que les sodas light sont meilleurs pour perdre du poids que l’eau pure. L’article est passé par un processus d’évaluation par les pairs, c’est vrai, mais ne prêtons pas attention au fait que « la recherche a été financée par l’International Life Sciences Institute (ILSI) Europe, dont les membres comprennent des géants des boissons comme Coca-Cola et PepsiCo » (source : https://www.rt.com/news/329290-coca-cola-diet-study/).

J’ai commencé par une histoire dystopique de notre époque dystopique afin de souligner la vérité universelle que nous pouvons trouver dans les œuvres des maîtres de la prose dystopique comme Orwell, Huxley ou Zamiatine : une culture high-tech ne garantit pas les meilleurs résultats, tout simplement parce que, selon les mots de l’historien Melvin Kranzberg, « la technologie n’est ni bonne ni mauvaise ; elle n’est pas non plus neutre » (Melvin Kranzberg, “Technology and History: ‘Kranzberg’s Laws’,” Technology and Culture 27:3 (1986), p. 54 ; cité dans Srnicek & Williams, Inventing the Future, p. 152). Toute technologie donnée est politique mais flexible, car elle existe toujours en excès des fins pour lesquelles elle a pu être conçue (ibid., p. 152). Nous pouvons donc écarter en toute confiance cette étrange notion qui dépeint la technologie comme un organisme existant d’une manière ou d’une autre hors du temps et de l’espace, dans un royaume métaphysique où tout est soigneusement déterminé à la manière newtonienne. En d’autres termes, la notion de déterminisme technologique a été invalidée non seulement par notre sens commun, mais aussi par les arguments académiques de gens comme le grand sociologue Manuel Castells, qui écrit :

« Nous savons que la technologie ne détermine pas la société : [la technologie] est la société. La société façonne la technologie selon les besoins, les valeurs et les intérêts des gens qui utilisent la technologie. »

— The Network Society: From Knowledge to Policy (2006), p. 3.

Mais les besoins de qui ?, devons-nous demander. Historiquement, ces besoins et ces valeurs étaient bien sûr dictés par les classes dirigeantes de l’époque, et même si cela a radicalement changé au XXe siècle grâce à la démocratisation et à l’« humanisation » survenues dans le domaine du design et de ses méthodologies — dont je parlerai plus loin —, il reste une évidence que les attributs politiques des projets technologiques de grande envergure et extrêmement coûteux sont façonnés en grande partie par ceux qui détiennent le pouvoir, quels qu’ils soient.

Et c’est sur ce pouvoir latent de la technologie de transformer le monde pour le mieux que Nick Srnicek et Alex Williams construisent toute la prémisse de leur dernier livre, Inventing the Future. Sur la technologie, ils écrivent :

« Internet et les réseaux sociaux donnent une voix à des milliards de personnes qui n’étaient jusque-là pas entendues, rapprochant plus que jamais de l’existence une démocratie participative mondiale. Les designs open source, la créativité copyleft et l’impression 3D [promettent] tous un monde où la rareté de nombreux produits pourrait être surmontée. De nouvelles formes de simulation informatique pourraient rajeunir la planification économique et nous donner la capacité de diriger l’économie rationnellement de manière inédite. La dernière vague d’automatisation crée la possibilité d’éliminer définitivement [de nombreux] types de travail ennuyeux et [humiliant]. Les technologies d’énergie propre rendent possibles des formes de production d’énergie pratiquement illimitées et écologiquement durables. Et les nouvelles technologies médicales permettent non seulement une vie plus longue et plus saine, mais rendent aussi possibles de nouvelles expériences en matière de genre et d’identité sexuelle. »

Certaines des avancées technologiques énumérées ci-dessus ne sont pas controversées, puisqu’elles sont déjà en place ; d’autres attendent d’être exploitées et développées davantage. Mais pourquoi devrions-nous avoir peur d’exercer notre créativité et de fonder nos stratégies politiques sur ce qui semble, pour le moment, encore hors de portée ? N’est-il pas vrai que le cerveau humain imagine souvent des visions de technologies dont la construction effective aura inévitablement lieu dans un avenir proche ? Avons-nous oublié de relire ce vieux livre poussiéreux qui s’appelle l’Histoire, où nous pourrions découvrir que c’est en 1908 que :

« Nikola Tesla prévit une technologie qui permettrait “à un homme d’affaires de New York de dicter des instructions et de les voir apparaître instantanément sous forme dactylographiée dans son bureau de Londres ou d’ailleurs” et permettrait un accès mondial à “n’importe quelle image, n’importe quel caractère, dessin ou imprimé”. » (Leonard Kleinrock, An Early History of the Internet, p. 26)

ou peut-être

« trente ans plus tard, lorsque le prolifique écrivain H. G. Wells formula son idée d’un “Cerveau mondial” comme “un dépôt où les connaissances et les idées sont reçues, triées, résumées, digérées, clarifiées et comparées”. » (ibid., p. 26)

Je pourrais aussi mentionner l’essai fondateur As We May Think, écrit en 1945 par l’ingénieur américain Vannevar Bush, dans lequel le lecteur trouve la description d’appareils qui préfigurent le moteur de recherche de Google, les Google Glass, Wikipédia, les iPad et l’interaction homme-machine moderne.

Dans chaque cas, sans exception, toutes les grandes idées qui sont finalement devenues réalité ont d’abord été jugées irréalistes, impraticables, utopiques. Pourtant, c’est précisément cette pensée utopique que Srnicek et Williams veulent que nous adoptions et cultivions.

Bien que j’aie commencé mon essai par un exemple de la manière dont le corporatisme s’infiltre jusque dans les institutions les plus sacrées, les auteurs proclament avec véhémence : assez de pensée dystopique et défaitiste ! Mais un point d’interrogation persiste dans l’air : comment en sommes-nous arrivés à cet état d’esprit négatif ?

Selon les auteurs, nous pouvons en accuser avant tout le réalisme capitaliste, que Mark Fisher décrit comme :

« le sentiment largement répandu que non seulement le capitalisme est le seul système politique et économique viable, mais aussi qu’il est désormais impossible ne serait-ce que d’imaginer une alternative cohérente à celui-ci. Autrefois, les films et les romans dystopiques étaient des exercices de tels actes d’imagination – les catastrophes qu’ils dépeignaient servant de prétexte narratif à l’émergence de manières de vivre différentes. »

— Mark Fisher, Capitalist Realism: Is There No Alternative? (2009), p. 1.

De fait, même les auteurs de science-fiction par excellence ont aujourd’hui du mal à concevoir une alternative à l’hégémonie actuelle du néolibéralisme et du capitalisme, ce qui ne fait qu’approfondir le marasme de l’imagination collective.

La gauche contemporaine a pourtant réagi, défiant le statu quo en employant diverses tactiques politiques et en faisant surgir des mouvements politiques bénéficiant d’un soutien populaire massif, mais avec des résultats douteux. Au cœur d’une telle pensée se trouve cependant un raisonnement vicié, issu de la logique selon laquelle, si le progrès technologique mène au capitalisme, alors, pour nier le capitalisme, la gauche doit nier aussi la modernisation. En réalité, ce qu’implique cette pensée de la gauche, c’est un rejet de toutes les formes de domination, un attachement fort à la démocratie directe et un processus de décision fondé sur le consensus. Srnicek et Williams appellent cette posture la folk politics.

Le nom est dérivé des sens habituels du mot « folk » : folk comme local et à petite échelle. La folk politics embrasse l’idée que l’immédiateté — c’est-à-dire l’absence de médiation politique par des tiers —, la politique de l’horizontalité, les communautés locales, l’intuition, la communication en face à face et la consommation éthique sont plus authentiques, meilleures et donc préférables.

Et c’est là que se trouve la racine du problème inhérent à la folk politics : son approche pour résoudre les problèmes économiques, sociaux et écologiques actuels consiste à réduire le monde entier au « niveau humain » de la politique locale, afin qu’il soit facilement gérable. Elle ignore cependant de nombreux points cruciaux.

Premièrement, loin d’être un atout propre à la gauche, de nombreux traits de la folk politics, en particulier l’attention portée au local et au commerce équitable, font déjà partie du mainstream, joyeusement intégrés à la routine quotidienne de l’échange capitaliste. Ce fait a été exprimé de manière célèbre par Jodi Dean lorsqu’elle a dit que « Goldman Sachs se fiche bien que vous éleviez des poulets » (cité dans Srnicek & Williams, Inventing the Future, 2015, p. 25), ce que l’on peut traduire ainsi : de petites modifications à la marge, fussent-elles bien intentionnées, n’ont aucun potentiel pour altérer substantiellement l’ensemble du système. Pour cela, il faut une pensée large, systémique, qui prenne en compte toute l’écologie d’un problème.

Et c’est là le second argument que les auteurs avancent pour expliquer pourquoi la praxis contemporaine de la politique de gauche est incapable de dépasser le capitalisme vers une société postcapitaliste. Bien que la politique locale soit nécessaire, comme ils l’affirment, puisque toute politique commence au niveau local, le livre propose que, pour opérer des changements significatifs, la gauche doive mettre fin à son antagonisme envers toute structure hiérarchique, toute analyse abstraite ou toute modélisation mathématique, sans lesquelles toute tentative de comprendre et de gérer des problèmes complexes est vouée à l’échec ou à l’omission de détails importants, profondément imbriqués dans d’autres questions.

L’un des problèmes complexes que les auteurs dépeignent dans le livre est le Capitalisme lui-même. Qui peut prétendre le comprendre ? N’est-ce pas la raison qui sous-tend les arguments contre toute planification sociale, à savoir que l’économie (et la société) est si complexe que nous devons laisser les individus et les marchés libres « mener la danse » ?

Nick Srnicek écrit, dans son essai du livre Object, que le problème du capitalisme est qu’il se situe au-delà de notre expérience phénoménologique, qu’il échappe à toute représentation perceptive ou empirique, et qu’il est donc essentiellement un non-objet. Comment devons-nous nous y prendre avec lui ? Et que ressentons-nous à son égard ?

Je dois ici emprunter à Gilles Deleuze, cité dans Capitalist Realism de Mark Fisher, lorsqu’il appelle Franz Kafka un prophète du pouvoir distribué, décentralisé, cybernétique (Fisher, 2009, p. 25). Fisher écrit ensuite que, dans le capitalisme :

« le centre manque, mais nous ne pouvons pas cesser de le chercher […]. Ce n’est pas qu’il n’y ait rien – c’est que ce qui est là n’est pas capable d’exercer une responsabilité » (ibid., p. 64).

En outre, Josef K., dans Le Procès de Kafka, est tout à fait conscient de sa condition : il n’est pas responsable de lui-même, une main supérieure et invisible (le jeu de mots est voulu) gouverne sa vie ; il n’existe pourtant aucune autorité centrale qu’il pourrait implorer, seulement un flot bureaucratique sans fin de fonctionnaires plus ou moins haut placés, dépourvus du pouvoir nécessaire pour changer quoi que ce soit.

Comment donner sens au réseau imperceptible de relations capitalistes qui se propage tout autour de nous ? Comment y échapper ? Ou bien, faut-il seulement y échapper ?

Nick Land, à travers Nietzsche, soutenait : « Non pas se retirer du processus, mais aller plus loin, “accélérer le processus” » (Nick Land et al., Fanged Noumena (2012), p. 449) de fusion avec le système. La gauche contemporaine, en revanche, semble s’enthousiasmer à l’idée de succomber à une certaine forme d’anarcho-primitivisme. Existe-t-il une troisième voie, une voie médiane ?

Nick Srnicek et Alex Williams écrivent :

« Si la complexité dépasse actuellement les capacités de l’humanité à penser et à contrôler, il y a deux options : l’une est de réduire la complexité à une échelle humaine ; l’autre est d’étendre les capacités de l’humanité. Nous soutenons la seconde position. Tout projet postcapitaliste exigera nécessairement la création de nouvelles cartes cognitives […, et d’]interfaces technologiques […] »

Pour comprendre un non-objet complexe tel que l’économie, nous avons besoin d’une prothèse cognitive qui nous permettrait de mieux voir les différents composants et, plus important encore, les interrelations du système. Nick Srnicek et Alex Williams plaident pour une réorientation de la technologie, en mettant l’accent sur une pensée à long terme, orientée vers des missions, plutôt que sur le sens commun néolibéral actuel, où la technologie est majoritairement créée avec pour seul but des profits à court terme.

Contrairement à une croyance répandue, c’est le public qui, par l’intermédiaire de l’État, a financé les technologies les plus innovantes et les plus décisives du siècle dernier, qu’il s’agisse des microprocesseurs, du développement de l’interface graphique, d’Internet ou du World Wide Web. C’est à juste titre que les auteurs appellent à un contrôle démocratique des dépenses publiques, orientant les technologies vers des biens socialement utiles et durables. Puisque nous avons appris que la technologie est intrinsèquement enchâssée dans la société, une telle réorientation de la technologie signifie que nous devons savoir exactement comment toute technologie potentielle s’insérera dans le contexte socioculturel existant. La cartographie cognitive est donc nécessaire non seulement pour comprendre l’économie, mais aussi la société tout entière. Quels sont les méthodes et les processus de travail effectifs que l’on peut utiliser sans partir de zéro ? Il s’avère qu’il existe un domaine qui a pris de l’ampleur ces dernières années et qui est parfaitement équipé pour répondre à ces exigences : c’est le design, ou plus précisément le domaine en pleine croissance qui fusionne la rigueur formelle de la cybernétique avec l’intuition humaine : le domaine du design systémique.

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Pour tous ceux qui n’auraient pas entendu la nouvelle : nous sommes entrés dans une nouvelle ère appelée anthropocène. Cette nouvelle époque se définit comme l’âge des humains. Pour certains commentateurs, c’est le dernier mot à la mode ; pour les scientifiques, surtout une nouvelle entrée taxonomique pour catégoriser le monde dans la tradition aristotélicienne ; tandis que pour les sciences humaines et les arts, c’est une métaphore puissante, un nouveau grand métarécit qui nous montre que les conséquences cumulées des actions humaines sont si vastes que Mère Nature nous dit : « allez, mes enfants, allez, vous avez grandi, vous voilà livrés à vous-mêmes ». De fait, il semble que nous ayons supplanté Mère Nature dans le rôle principal et que nous ayons désormais le pouvoir de façonner notre monde à notre propre image. Nous vivons dans un monde « fait par l’homme » — un monde majoritairement façonné par l’activité humaine —, et nous pouvons donc rebaptiser l’anthropocène l’âge de l’intention humaine, ou l’âge du design.

Nous interagissons avec les systèmes physiques et biologiques de telle sorte que nous pouvons déjà les manipuler et redéfinir ce qui est possible. Par exemple, le domaine de la biologie synthétique, où l’universitaire et designer de premier plan Neri Oxman crée des peaux imprimées en 3D pour les voyages interplanétaires, faites de matériaux jamais vus auparavant :

… ou l’artiste et véritable cyborg Neil Harbisson qui, étant daltonien, utilise une antenne-capteur fixée à l’arrière de son crâne afin de transcoder les images visuelles en ondes sonores que son cerveau a appris à interpréter comme des stimuli visuels. Mais il est allé plus loin et peut « voir » le spectre infrarouge et ultraviolet, étendant ainsi les capacités humaines normales :

Si l’activité humaine est désormais la force planétaire dominante et influence les systèmes physiques et biologiques, pourquoi parler de ces systèmes séparément ? Là où le concept d’anthropocène est le plus puissant, c’est lorsqu’il nous fait comprendre que tous les systèmes sont des systèmes sociaux dont nous sommes à la fois les objets et les sujets — des agents d’une grande puissance. Les chercheurs ont admis un consensus (Mémorandum de Stockholm, 2011) selon lequel l’intervention humaine s’est immiscée dans tous les aspects de l’écologie planétaire, rendant même les systèmes naturels et écologiques socialement influencés. Mais sommes-nous prêts à assumer la responsabilité de nos actions ? Et si Nick Srnicek et Alex Williams exigent que nous réorientions la technologie, comment garantir que nous le ferons correctement, sans les conséquences destructrices et involontaires de décisions imprudentes ?

L’architecte et professeur de design Harold G. Nelson écrit :

« Lorsque l’on se tourne vers les scientifiques ou les chercheurs en sciences humaines pour obtenir des conseils sur les actions à privilégier face à des questions complexes et de grande ampleur, on leur demande essentiellement de devenir des consultants en design. Malheureusement, les descriptions et les explications — le rôle des sciences et des humanités — ne prescrivent pas. Et les prédictions et le contrôle — les contributions de la technologie et des arts appliqués — ne justifient pas l’action. La formulation […] et la justification des actions intentionnelles passent par des designers qui créent des designs au nom d’autrui. »

Avant d’expliquer pourquoi les designers semblent jouir d’un statut privilégié par rapport aux autres, nous devrions peut-être clarifier ce que nous entendons par le mot design.

Définir le design est essentiel, car il subsiste encore autour de ce mot une mythologie et bien des idées fausses. La cause en est le malentendu enraciné selon lequel le design ne concernerait que les objets et ce processus artistique, subjectif et mystique appelé créativité. Bien que la créativité y joue un rôle, une telle description est une immense simplification.

Le regretté philosophe d’origine tchèque Vilém Flusser affirme que le design jette un pont entre les sciences molles et les sciences dures, en étant un lien interne entre l’art et la science. Cette compréhension du design a été rompue depuis la Renaissance, faisant du designer « seulement » un artisan ou un homme de métier. C’est la célèbre école allemande du Bauhaus qui a opéré la réunification du design en tant que lien entre l’art et la technique.

Nigel Cross compare le design à la science et écrit que, tandis que la méthode scientifique décrit un modèle de comportement pour résoudre des problèmes, que la science utilise pour découvrir ce qui existe déjà dans la nature, le design est un modèle de comportement ou de pensée pour créer des choses qui n’existent pas encore. Il en conclut que la science est analytique, le design constructif ou synthétique.

La dichotomie analyse/synthèse appelle une explication. Par analyse, nous entendons le paradigme classique du réductionnisme scientifique, qui décompose tout système en ses éléments atomiques, analysés isolément à travers leurs propriétés. En d’autres termes, l’approche analytique traite tout système comme une simple somme d’éléments individuels.

La synthèse, en revanche, est un paradigme qui met l’accent sur l’approche holistique, laquelle parvient à comprendre un système donné en examinant les relations et les connexions entre ses différents composants, en reconnaissant que les systèmes existent dans un contexte plus large et changeant, éventuellement avec des boucles de rétroaction.

De plus, il existe dans les systèmes des synergies d’éléments qui donnent naissance à des propriétés émergentes. Nous trouvons un exemple bien connu d’émergence dans l’eau. Alors que parler de l’humidité de l’hydrogène ou de l’oxygène n’a aucun sens, c’est leur combinaison qui donne naissance à une telle propriété émergente.

Par conséquent, dans la pensée synthétique ou systémique, le système n’est pas une simple somme de ses parties : il est plus que la somme de ses parties. Cette pensée du design, cette pensée systémique, est en fait ce que l’on appelle aussi la soft systems thinking*.

Étant donné que nous nous trouvons dans l’anthropocène, où tous les systèmes sont des systèmes sociaux, et étant donné l’approche systémique du design, ce n’est pas un hasard si nous voyons des designers promus à des postes où ils créent des stratégies d’entreprise complexes et des structures organisationnelles, et si l’on fait souvent appel à eux pour des systèmes sociaux complexes, l’élaboration des politiques publiques et le design communautaire.

Ce glissement des artefacts et de la communication vers le design de la transformation organisationnelle et sociale est le mieux visualisé par Jones et van Patter dans leur graphique des quatre dimensions du design :

  • 1. Artefacts et communications
  • 2. Produits et services : (y compris le design de services, l’innovation produit, l’expérience utilisateur)
  • 3. Transformation organisationnelle (complexe, délimitée par l’entreprise ou la stratégie) : orientée vers le changement, design des pratiques de travail, des stratégies et des structures organisationnelles
  • 4. Transformation sociale (complexe, non délimitée) : design pour des situations sociétales complexes, des systèmes sociaux, l’élaboration des politiques publiques et le design communautaire.

Ces quatre dimensions ne s’excluent pas mutuellement. C’est un lieu commun que les designers travaillant dans les dimensions supérieures puisent dans l’expérience et les connaissances des dimensions inférieures.

Après avoir visualisé les quatre dimensions du design, nous pouvons enfin voir pourquoi concevoir le design comme une activité produisant des objets tangibles est une vision extrêmement limitée. Une telle définition engloberait à peu près les deux premières dimensions.

Une meilleure définition consiste à proposer que le design est un processus de synthèse qui définit des relations et établit des connexions entre des choses, des humains ou des idées, de sorte qu’ils fonctionnent comme un système.

Ce que nous avons appelé design systémique n’est pas une discipline du design en soi (au sens où elle générerait un produit tangible), mais plutôt une intégration de la pensée systémique et des méthodes de design, qui apporte une approche centrée sur l’humain aux problèmes complexes de la troisième et de la quatrième dimension du design. Par problèmes complexes, nous entendons des situations où il est presque inconcevable qu’un expert ou un manager isolé puisse comprendre l’ensemble du système, et encore moins proposer une solution. De tels problèmes ont des propriétés émergentes, ce qui rend impossible de prendre des décisions de design ou de gestion fondées sur une connaissance individuelle suffisante (ce qui signifie en pratique que tout homme politique n’a presque aucune chance de résoudre un problème important).

Ces problèmes de design complexes ont reçu leur propre nom. Le théoricien Horst Rittel les a appelés « wicked problems » (problèmes pernicieux), parce qu’ils ne peuvent être ni analysés ni réduits avec les méthodes et techniques analytiques classiques de résolution de problèmes. Outre leur pure complexité, l’une des raisons en est que les wicked problems comportent un élément humain, si bien qu’il faut négocier entre des exigences souvent contradictoires. Toutefois, appeler ces situations complexes des « problèmes » peut être trompeur, car la partie la plus difficile de la résolution des wicked problems est de savoir ce qu’ils sont réellement, et cela exige de cartographier et de visualiser toute l’écologie d’un système. Sans quoi nous risquons de ne pas voir comment ils sont reliés aux autres composants du système, et, en raison des boucles de rétroaction, modifier un composant peut produire des résultats catastrophiques ailleurs.

Prendre en compte l’activité et les préoccupations humaines dans un système social est nécessaire pour plusieurs raisons. Elles contribuent à la compréhension du système, mais elles sont aussi des informations précieuses pour les designers, car, en gardant à l’esprit les besoins et les valeurs humains réels, les designers peuvent proposer des solutions pertinentes, au lieu d’imposer des solutions arbitraires fondées sur des préférences personnelles.

L’architecture moderniste totalitaire de la première moitié du XXe siècle a terriblement souffert de ne pas prendre l’être humain en compte. Un exemple canonique qui devrait dissuader quiconque est l’œuvre du célèbre architecte suisse Le Corbusier, à qui l’on avait commandé un nouveau plan pour Paris. Sa vision avait peu à voir avec les besoins humains ; il a créé au contraire une solution technocratique dépourvue d’éléments organiques, qui incarne la ville que l’on peut trouver dans n’importe quelle littérature dystopique.

L’idée du design centré sur l’humain n’est pas nouvelle : les designers scandinaves utilisent des méthodes de design participatif, impliquant une coopération étendue avec les utilisateurs potentiels, depuis les années 1970, mais c’est l’agence de design américaine IDEO qui a fait entrer le HCD dans le mainstream en tant qu’outil pour résoudre des problèmes complexes, commerciaux et sociaux.

Bien qu’il existe des cas intéressants où le HCD est utilisé au niveau gouvernemental pour améliorer les services sociaux — l’un d’eux est l’agence de design danoise Mindlab —, aujourd’hui, même d’après la littérature académique, le HCD semble être devenu un mot à la mode, vendu par les entreprises comme une nouveauté dans le seul but d’améliorer leur image.

En outre, la créativité de la profession de designer a de nouveau été réduite, au cours des dernières décennies, à de petits changements incrémentaux, par crainte de modifier le statu quo des produits qui se vendent. Avec l’essor de la réalité virtuelle, il est aussi possible que les designers travaillent comme « maîtres d’œuvre » d’un monde virtuel personnalisé, concevant nos avatars virtuels et toute l’expérience virtuelle : des havres virtuels sûrs où nous pourrons nous cacher de la dureté de la réalité.

Mais il fallait s’y attendre. Si la technologie est intrinsèquement politique, il en va de même pour le design, puisque ce sont les méthodes du design qui s’appliquent au développement de la technologie. La réorientation de la technologie doit inévitablement être précédée d’une réorientation du design.

Nick Srnicek et Alex Williams suggèrent que nous avons besoin d’un outil de cartographie cognitive de l’intangible, du non-objet qu’est le système économique. Pourquoi ne pas nous approprier les outils dont le design dispose déjà ?

À l’Oslo School of Architecture and Design, l’épicentre actuel de la recherche en design systémique, on a développé un outil de cartographie des problèmes hypercomplexes appelé GIGA-mapping. Créées par des designers dotés de solides compétences visuelles, ces GIGA-maps offrent un guide visuel à travers le contexte complet d’un problème. Elles révèlent des relations inattendues entre de multiples couches, échelles et dimensions du design, des objets et des humains individuels jusqu’à la société.

Les GIGA-maps sont-elles la cartographie cognitive que réclament les auteurs ? Ou bien pensaient-ils à des outils véritablement nouveaux, étendant notre appareil perceptif jusqu’à la capacité inédite des cyborgs ? Ou pensaient-ils simplement à une exploration plus puissante, plus brutale, du Big Data ?

Les GIGA-maps ont été utilisées à l’avant-garde de la pratique actuelle du design. Bien qu’encore en développement, elles aident déjà les designers à faire face aux wicked problems. Si elle n’est pas assez puissante pour cartographier l’ensemble du système socio-économique, la technique peut servir à cartographier des parties plus petites de nos vies : le système électoral, le système fiscal, les relations entre les organismes publics, la circulation de l’argent dans les dépenses publiques, etc. Alors qu’une modélisation mathématique rigoureuse pourrait être impopulaire à gauche, cette approche dite « douce » des systèmes est assurément plus accessible, non seulement aux théoriciens, mais aussi au grand public.

Le design systémique ne devrait pas être vu comme un nouveau salut politique ; c’est plutôt un ensemble d’outils et de méthodes conceptuels et formels qui pourraient apporter à la politique de gauche contemporaine une pensée et un raisonnement créatifs, mais aussi systémiques et abstraits, sur le capitalisme. Quelque chose dont la gauche a désespérément besoin. Car connaître son adversaire aide assurément.

Dernière question : pourquoi n’entendons-nous pas le mot « créatif » en lien avec la politique ?

(Ce texte a été présenté le 21 janvier 2016 à la galerie Školská 28 dans le cadre du cycle de conférences Diffractions.)