Si l’aujourd’hui ancien président Barack Obama a obtenu son poste d’homme le plus influent de la planète grâce à une utilisation sans précédent des réseaux sociaux et à un guerrilla marketing de sa personnalité, Donald Trump est resté, pendant l’élection comme aujourd’hui, au centre de la controverse dans les nouveaux comme dans les anciens médias, et l’auteur de plus d’un faux pas politiquement incorrect. Alors qu’Obama a été récompensé pour son exploit de 2008 par l’association américaine Association of National Advertisers comme marketeur de l’année[1], Trump a dû plus d’une fois expliquer dans les médias le vrai sens de certains de ses messages sur Twitter. Si ces campagnes politiques sont en apparence opposées, elles ont au moins deux choses en commun : non seulement elles ont compris l’importance des nouveaux médias, mais dans les deux cas elles ont aussi aidé les candidats à remporter l’élection.
L’équipe médias d’Obama utilisait cependant les nouveaux médias pour une raison stratégiquement différente. Obama avait dès le départ une histoire très prometteuse et crédible, qu’il suffisait de rendre visible et de bien vendre. En tant qu’Afro-Américain (à moitié), il avait atteint la plupart des jalons possibles de la vie américaine, désignés collectivement comme le « rêve américain », et il représentait ainsi la position, ou plutôt l’espoir, de nombreuses personnes que l’Amérique était progressivement entrée dans une phase post-raciale, où même les membres des communautés minoritaires peuvent réellement atteindre leurs objectifs, pourvu qu’ils donnent le meilleur d’eux-mêmes (nous voyons ici l’appel à l’éthos protestant, purement américain et immortel, du travail acharné). Si le slogan « Hope » renvoyait à quelque chose, c’était à l’espoir de montrer une fois pour toutes que les États-Unis s’étaient guéris avec succès de leur histoire d’oppression et de racisme. Peu après son élection, Obama a reçu le prix Nobel de la paix[2], qui saluait sa volonté de choisir le dialogue et la coopération plutôt que l’intervention militaire, ce par quoi il se distinguait nettement de son prédécesseur. Ce prix Nobel comptera pourtant parmi les plus controversés, car c’est précisément sous Obama que l’on a commencé à parler plus fort d’un autre instrument informationnel et technologique de gouvernement, à savoir les aéronefs sans pilote, autrement dit les drones, qui, dans le cadre de la « campagne de drones d’Obama »[3], comme nous le savons aujourd’hui, ont non seulement tué des centaines de civils[4][5][6], mais certains commentateurs influents de la vie politique, comme le professeur Noam Chomsky, ont déclaré à plusieurs reprises que la campagne de drones d’Obama est « la plus vaste campagne terroriste mondiale que le monde ait connue ».[7] Sous le gouvernement d’Obama, les nouveaux comme les anciens médias ont aussi entraîné une dégradation radicale des relations raciales, car les vidéos tournées sur smartphone ont permis d’évaluer une situation bien trop vite, sans attendre le verdict officiel et plus rationnel d’un tribunal. Les statistiques de l’institut Gallup indiquent que, pendant la période où Obama a gouverné, le nombre de personnes qui « s’inquiètent beaucoup des [mauvaises] relations raciales » a à peu près doublé[8]. Enfin, et ce n’est pas le moins important, le Nobel d’Obama a été entaché par le scandale de la mise sur écoute de citoyens américains et de dirigeants du monde entier, révélé par l’affaire Snowden.
La situation de départ esquissée ci-dessus, dans laquelle Donald Trump arrivait en tant que candidat à la présidence, est aussi la raison pour laquelle la campagne électorale de Trump et son usage potentiel des réseaux sociaux se sont révélés, au bout du compte, plus « disruptifs » qu’on pourrait le croire. Certes, Trump n’avait pas besoin des nouveaux médias pour montrer à l’électeur américain qui il était, puisqu’il jouit depuis des décennies d’une popularité de masse comparable à celle des pop stars. Trump s’est servi de Twitter et de Facebook autrement. Il s’en est servi, paradoxalement, comme nous nous les étions toujours imaginés : comme des canaux alternatifs, résistants à la censure, qui affermissent la démocratie et la liberté d’expression et permettent de diffuser même des opinions impopulaires. Et diffuser des opinions impopulaires, Trump l’a assurément fait. De ce point de vue, on pourrait croire que Trump est l’illustration d’une démocratie qui fonctionne : il a gagné bien qu’aucun grand média de presse écrite ne l’ait officiellement soutenu, alors que tous, de facto, soutenaient sa rivale Clinton[9]. Le fait que Trump ait contourné tous les grands médias « legacy » et ait malgré tout remporté l’élection devrait être, pour tous les théoriciens, un résultat phénoménal digne d’une analyse plus approfondie, d’autant plus que toutes les enquêtes et prédictions habituelles ont elles aussi échoué, puisque, juste avant la soirée électorale, elles ne donnaient presque aucune chance à Trump ; à l’exception de Nate Silver et de son site FiveThirtyEight, les seuls à donner à Trump une chance d’environ 29 %, alors que le New York Times, par exemple, l’estimait entre 1 et 15 %[10].
Outre son compte Twitter, Trump disposait sur le terrain des nouveaux médias d’une autre arme, ou plutôt de plusieurs armes à la fois : les youtubeurs et les sites d’information purement en ligne. À partir de l’été 2016 environ, j’ai commencé à étudier plus en détail quelles personnes et quel contenu en ligne motivent les électeurs potentiels à voter pour Donald Trump. Le groupe de gens qui s’est resserré autour de Trump a commencé à s’appeler la droite alternative, en abrégé alt-right. Ce sont des gens qui voyaient en Trump, et beaucoup le voient encore, le symbole d’un homme capable de s’opposer aux tendances mondialistes qui relèguent au second plan l’État en tant qu’unité fédératrice, et qui préfèrent au contraire des éléments plus ou moins radicaux de nationalisme. Quelle que soit notre appréciation de cette vision et de cette foi en Donald Trump, ce programme a été au centre du soutien à Trump, du moins dans les cercles en ligne. Parmi les médias en ligne les plus influents plaidant pour Trump, je rangerais les sites et personnalités YouTube suivants : Breitbart News, Infowars, Richard Spencer, Milo Yiannopoulos, Stefan Molyneux et bien d’autres.
Non seulement ces canaux en ligne égalent la presse écrite par le nombre de leurs abonnés, mais ils ont aussi souvent profité du manque d’autodiscipline et de l’imprécision de la presse écrite, apparus plus d’une fois pendant et après l’élection : par exemple lorsque CNN, pendant les campagnes électorales, a ignoré le discours de Bernie Sanders devant des milliers de partisans et a diffusé au même moment l’estrade vide de la campagne de Donald Trump, où l’on attendait encore son arrivée[11] ; lorsque l’influent New York Times a modifié (sans note explicite de la rédaction, comme le veut l’usage dans la profession) un article déjà publié pour qu’il sonne plus négativement[12][13] ; ou lorsque le Washington Post a publié des articles sur un prétendu piratage russe de centrales électriques dans l’État du Vermont[14], ce qui aurait été un scandale international, à la limite peut-être de l’acte de guerre, si tout cela avait été vrai, et non un mensonge.
Le nombre et l’irresponsabilité des scandales des géants traditionnels de l’information imprimée ont été considérables. Notamment à cause du biais de négativité[15] les gens se souviennent bien davantage des faux pas, voire des mensonges délibérés, que d’une information de qualité et objective. À l’ère de l’information, les informations ont quantitativement plus de pouvoir que jamais. Cela entraîne aussi des problèmes : la surcharge informationnelle. De plus en plus de gens sous-traitent la réflexion sur les événements à leurs canaux médiatiques de prédilection, qui servent logiquement de filtre et de « médium », au sens propre du mot, vers le « monde réel ».
Si ces filtres perdent la confiance, les gens peuvent soit se tourner ailleurs — vers des alternatives qui sont des médias nativement en ligne —, soit recourir aux fact-checkers, une option de plus en plus populaire, qui constituent conceptuellement une sorte de « méta-médias », puisqu’ils informent sur la manière dont les autres médias informent.
La défiance envers les médias et la lutte contre les fake news sont le point où, dans l’administration du président Trump, la politique et l’information se rencontrent. Les partisans de Trump sont au moins aussi sceptiques envers les médias traditionnels que lui-même. Grâce au solide mandat politique dont Trump et les républicains disposent désormais dans les deux chambres, et au fait que les électeurs républicains expriment une forte hostilité envers les médias[16], Trump peut se permettre, dans sa proposition de budget fédéral, de mettre entièrement fin au financement des services publics de radiodiffusion comme la National Public Radio (NPR) ou le Public Broadcasting Service (PBS)[17]
Un point de vue qualifierait une telle mesure d’attaque contre la liberté de l’information ; un autre, disons orienté vers le marché, ferait valoir au contraire qu’après des imprécisions scandaleuses et la propagation des fake news, l’État ne devrait pas diriger des institutions publiques ni obliger les contribuables à payer pour certains médias, mais devrait plutôt leur laisser le choix. Plus qu’une mesure autoritaire, il s’agit d’une divergence d’idéologie politico-économique. Le courant libertarien ou conservateur de l’administration Trump ne fait donc en réalité rien d’autre que mettre en œuvre son programme, celui qui a gagné l’élection. Dans le contexte de la République tchèque, une telle mesure ferait scandale ; n’oublions pas, cependant, que le contexte joue un rôle et que la vision américaine d’un État relativement petit et des programmes économiques conservateurs se situe tout à fait ailleurs : historiquement, à quelques siècles ; socialement et culturellement, à plusieurs milliers de kilomètres.
En observateur relativement indépendant, je vois dans la suppression des institutions médiatiques publiques une certaine continuité avec des changements plus globaux dans la manière dont les gens consomment l’information. Pouvons-nous nous attendre à ce que les médias classiques, les « anciens » médias, restent avec nous éternellement ? S’il s’avère que les gens s’en servent de moins en moins, ne devraient-ils pas se transformer au plus vite pour répondre à ce que veulent les gens, et je ne parle pas ici du contenu, mais de la forme, de la médialité elle-même ? Si l’on supprime les institutions consacrées par l’État, il naîtra pour certains une liberté de marché bien trop grande, un choix trop vaste, où il ne sera plus possible de distinguer les faits objectifs des mensonges. Dès que ce phare, vers lequel tous lèvent les yeux pour qu’il les aide à distinguer le vrai du faux, disparaîtra, naîtra une demande pour le remplacer. La surcharge informationnelle est énorme et les gens ont besoin de sous-traiter l’analyse des informations à quelqu’un d’autre.
C’est précisément là que je vois un potentiel intéressant pour l’orientation future de la liberté de l’information aux États-Unis : les projets web consacrés au fact-checking vont non seulement se multiplier, mais aussi améliorer leur qualité, car c’est précisément la qualité des sources, de l’analyse et des explications, y compris une indépendance politique manifeste, qui constituera le principal actif économique de ces projets, lesquels pourraient se rapprocher du processus académique standard d’évaluation par les pairs. Il suffit d’une plateforme adaptée. Si de plus elle est ouverte, semblable à l’évaluation académique ouverte par les pairs, ce premier pas destructeur peut mener à quelque chose de nouveau, que réclament, entre autres, les opposants acharnés à l’administration Trump, d’une manière ou d’une autre, en matière d’information : l’Open Access, la précision, la transparence et la liberté.
Une telle réflexion est d’un côté spéculative, mais de l’autre elle s’efforce de dépasser la façon de penser traditionnelle, qui ne réagit aux mesures politiques qu’à travers ce qui reflète et accomplit mon programme politique et mon idéologie du moment. Si le budget est approuvé et que les institutions médiatiques publiques sont, sur cette base, progressivement dissoutes, les opposants à l’administration Trump devraient, en plus des marches de protestation traditionnelles, qui ces derniers jours ne vont malheureusement pas sans violence, comprendre cette situation comme une occasion d’utiliser les nouveaux médias pour re-designer la distribution et la réception de masse de l’information, conçues spécifiquement pour le XXIe siècle. Si je ne me trompe pas, c’est toujours la gauche qui a pensé de manière futuriste et utopique. Et l’ère Trump donne à ces deux modes de pensée suffisamment de stimulation et de matière.
[1] http://adage.com/article/moy-2008/obama-wins-ad-age-s-marketer-year/131810/
[2] http://www.nobelprize.org/nobel_prizes/peace/laureates/2009/press.html
[3] https://theintercept.com/drone-papers/
[4] http://securitydata.newamerica.net/drones/yemen-analysis.html
[5] https://www.thebureauinvestigates.com/stories/2017-01-01/drone-wars-the-full-data
[6] http://www.nytimes.com/roomfordebate/2016/01/12/reflecting-on-obamas-presidency/obamas-embrace-of-drone-strikes-will-be-a-lasting-legacy
[7] Par ex. : http://www.realclearpolitics.com/video/2015/03/19/noam_chomsky_obamas_drone_assassination_program_is_the_most_extensive_global_terrorism_campaign_the_world_has_yet_seen.html
[8] http://www.gallup.com/poll/190574/worries-race-relations-reach-new-high.aspx
[9] https://en.wikipedia.org/wiki/Newspaper_endorsements_in_the_United_States_presidential_election,_2016
[10] http://fivethirtyeight.com/features/why-fivethirtyeight-gave-trump-a-better-chance-than-almost-anyone-else/
[11] http://www.rawstory.com/2016/03/amy-goodman-rips-cnn-for-airing-trumps-empty-stage-instead-of-sanders-speech/
[12] http://www.rollingstone.com/politics/news/how-the-new-york-times-sandbagged-bernie-sanders-20160315?page=2
[13] http://www.salon.com/2016/03/16/new_york_times_busted_for_anti_bernie_bias_the_iconic_clinton_endorsing_newspaper_slyly_edits_article_to_smear_sanders/
[14] https://theintercept.com/2016/12/31/russia-hysteria-infects-washpost-again-false-story-about-hacking-u-s-electric-grid/
[15] https://en.wikipedia.org/wiki/Negativity_bias
[16] http://thehill.com/homenews/media/318514-trump-admin-seen-as-more-truthful-than-news-media-poll
[17] http://fortune.com/2017/03/16/trump-budget-public-broadcasting/