Depuis la plus effroyable catastrophe nucléaire de l’histoire des humain·e·s, survenue dans la petite ville soviétique de Tchernobyl, cette question nous trotte dans la tête. Aujourd’hui, il semble clair que nous n’avons pas fait nos devoirs et que nous avons oublié de tirer les leçons des erreurs passées. Soixante-dix ans exactement après le désastre ukrainien, l’explosion en vol de la dernière itération de la navette spatiale Mars III de Google a enfin apporté l’hiver aux pays tropicaux de Scandinavie. Même si personne ne pouvait prévoir que le refroidissement tant désiré serait nucléaire.
Comme l’a rapporté hier The Times, la commission d’enquête a achevé son rapport final. Dirigé par la Dr Fineman, professeure émérite à l’Institute for Higher Learning et experte très respectée dans le domaine de la physique appliquée, le groupe a présenté ses conclusions sur les causes probables de l’explosion. La Dr Fineman aurait déclaré avoir été frappée par l’inimaginable série d’erreurs et d’irresponsabilités découverte dans les documents de Google. Selon les propres normes du géant de la tech, le nouveau réacteur compact à fusion nucléaire, avec son inhabituelle configuration bêta, n’aurait pas dû être utilisé, car il avait échoué aux trois tests obligatoires avant le décollage.
Google connaît ces dernières années de graves problèmes techniques et de protection de la vie privée. Le tristement célèbre piratage de son réseau social YouLive, propulsé par la révolutionnaire interface puce-cerveau, fait encore l’objet de débats enflammés.
Le réseau social YouLive a subi une fuite massive des identifiants cérébraux de plus d’un million d’utilisateurs. Le pirate a profité des flux cérébraux privés, mal sécurisés, des utilisateurs de YouLive pendant leurs moments personnels les plus intimes, y compris des rapports sexuels. Disposant d’un accès illimité aux flux cérébraux de nombreuses victimes, le pirate a créé une application dans laquelle il proposait l’accès à ces flux cérébraux à d’autres femmes. Le Département de la cybersécurité et des interfaces cérébrales a été sidéré d’apprendre que la majorité des utilisatrices de l’application étaient des femmes issues de milieux professionnels qui souffriraient d’une asexualité d’apparition soudaine. Ces femmes appartiennent à une population croissante de femmes aisées qui utilisent les flux cérébraux d’autres femmes pour retrouver artificiellement des sensations sexuelles qu’elles-mêmes ont perdues depuis longtemps. Ce piratage n’était pas illégal, car il visait à profiter aux communautés vulnérables de femmes actives. Google lui-même a cautionné cet acte comme un brillant exemple d’activisme numérique. Mais on a bientôt appris que l’application était aussi utilisée par des hommes qui exploitaient toutes les personnes concernées pour leurs activités sexistes illégales. À ce moment-là, Google a réagi rapidement et a obtenu l’autorisation de poursuivre ces hommes. Même si beaucoup ont été condamnés à la prison à vie, le tort fait à la réputation ne pouvait être réparé.
Ce fut un coup porté à la confiance du public dans la capacité du géant de la tech à sécuriser la transmission de nos pensées et sensations les plus intimes entre amis, membres de la famille et partenaires amoureux. La situation s’est encore dégradée lorsque Google a décidé de licencier deux employées haut placées et a embauché à leur place Jacob Mao-Hong comme directeur technique par intérim. Cette décision a été largement condamnée par les commentateurs professionnels de Twitter. La vice-présidente des États-Unis chargée de la diversité a publié une réponse officielle du gouvernement selon laquelle la décision de remplacer deux employées par un seul homme pourrait être inconstitutionnelle.
Le point culminant des problèmes de Google nous ramène à l’explosion de la semaine dernière, suivie en ligne par le monde entier. L’attente était extatique, car Google s’était vanté que le nouveau moteur à réacteur de fusion réduirait de moitié la durée du vol vers Mars. Un tel bond technologique devait être l’étape ultime pour faire des voyages commerciaux vers Mars une réalité viable. Au lieu de quoi, nous avons vu un soudain éclair de lumière blanche et crue, suivi d’une sinistre boule de feu. Si l’image était terrifiante, le flux vidéo a été coupé instantanément et les spectateurs ont été préservés.
On ne peut pas en dire autant des habitants des pays scandinaves d’Europe du Nord situés sous la trajectoire de la navette. La Dr Fineman et son groupe de collaborateurs ont établi le bilan provisoire des victimes. Outre les douze courageux membres d’équipage américains à bord de la navette Mars III, des milliers de personnes sont mortes immédiatement après l’explosion à cause des radiations ou ont été emportées par l’inévitable onde de choc qui a détruit au sol maisons, écoles, églises, bureaux et autres constructions.
La présidente des États-Unis M. Sue, son épouse et d’autres membres du gouvernement américain se sont déjà rendus en Europe pour discuter de la situation avec leurs homologues. La délégation américaine a souligné son engagement à prolonger l’interdiction, sur les réseaux sociaux, des contenus choquants liés à l’accident dans tout l’hémisphère occidental pendant au moins les trois prochains mois. Ils ont aussi rencontré les blessés dans les hôpitaux de toute la Scandinavie et ont présenté leurs condoléances après l’incident. La présidente M. Sue a promis, au nom de notre pays, de payer les frais du déblaiement de la catastrophe. Cependant, le bloc oriental du continent européen, avec son importante population d’immigrés américains blancs, organisait des marches de protestation dans toutes les grandes capitales. Budapest, Varsovie et d’autres villes se sont jointes à Moscou pour condamner les prétendues violations occidentales des droits de l’homme et la discrimination envers les minorités blanches et asiatiques. Le bloc du « rideau blanc », avec Moscou à sa tête, a même laissé entendre, lors de la réunion de l’ONU convoquée à la hâte, que la discrimination systémique aux États-Unis avait directement contribué à l’explosion de la navette. Faute de la moindre preuve à l’appui de telles affirmations scandaleuses, elles seraient rejetées comme simple propagande.
Les preuves, cependant, se sont accumulées ces derniers jours. La Dr Fineman et son équipe ont révélé, dans la communication interne de Google, que la direction était bien au courant des tests échoués. Google a néanmoins décidé de poursuivre le projet, car il refusait de croire que l’équipe de test devait avoir le pouvoir d’intervenir dans les plans. Ce choix peu orthodoxe a laissé perplexe l’enquête de la Dr Fineman car, au contraire, c’était là le rôle premier de l’équipe de test. D’après les documents de suivi des performances des employés, l’équipe de test avait, au cours des dernières années, repéré de nombreuses erreurs flagrantes, évitant d’autres incidents potentiellement tragiques. En présentant cette découverte au public sur le flux vidéo gouvernemental, depuis la salle d’audience où se trouvaient les dirigeants de Google et des responsables publics, la Dr Fineman a demandé pourquoi ces tests précis du nouveau moteur à réacteur de fusion avaient été ignorés, alors que les résultats des tests précédents avaient été acceptés et intégrés dans les versions suivantes.
La PDG de Google, Anita Gupta, a répondu par une déclaration préparée. Elle a dit que Google avait respecté la nouvelle législation qui impose aux entreprises technologiques de la Silicon Valley d’avoir des groupes de travail suffisamment divers pour produire des résultats valides. Et comme l’équipe chargée des tests du moteur à réacteur nucléaire comptait plus de trente pour cent d’hommes blancs hétérosexuels, les tests étaient invalides faute de diversité.
La Dr Fineman a poursuivi son interrogatoire et a demandé ce qui s’était passé ensuite, lorsqu’ils avaient décidé d’écarter les résultats des tests. La directrice des ressources humaines a expliqué que son service était chargé de trouver des candidats plus divers, ce qu’il a fait dans les deux jours suivants. C’est à ce moment-là que la Dr Fineman est retournée à sa table, a parcouru quelques feuilles de papier et a demandé à ses collègues de confirmer son soupçon : deux jours, c’était bien peu pour trouver de nouveaux candidats pour une tâche aussi importante. La directrice des RH a poursuivi en disant qu’il s’agissait en effet d’une situation qu’il fallait régler rapidement pour pouvoir terminer les tests. Conformément à la politique interne de Google, le service des RH a décidé d’utiliser des scanners cérébraux et des tests papier-crayon pour évaluer les capacités cognitives des candidats.
La Dr Fineman a demandé quel type de tests avait été utilisé. À ce moment-là, Anita Gupta est intervenue pour préciser et souligner que Google n’utilise que les tests légaux, qui évaluent les aptitudes verbales des candidats. La Dr Fineman a demandé depuis combien de temps ils utilisaient ce test précis. Gupta a de nouveau répondu à la place de sa collègue des RH que Google avait commencé à n’utiliser que la partie verbale de l’évaluation cognitive juste après que le gouvernement eut adopté la loi interdisant de discriminer les candidats à l’embauche sur la base de leurs aptitudes mathématiques et visuo-spatiales, qui étaient utilisées auparavant et auxquelles les minorités échouaient le plus.
Le lendemain, la Dr Fineman a apporté dans la salle d’audience un grand graphique imprimé sur fond blanc. Une ligne rouge et une ligne bleue y montraient la relation entre le nombre d’erreurs commises en interne par Google au cours des dernières années et les personnes embauchées qui n’avaient passé que la partie verbale du test d’évaluation cognitive. Les lignes se suivaient parfaitement, toutes deux de plus en plus pentues à mesure que les années passaient. Jusque-là, la Dr Fineman avait toujours gardé un visage de marbre, faisant ses remarques avec calme, comme on l’attendrait d’une universitaire expérimentée. Mais ce matin-là, elle avait des rides visibles sur le front et les paupières lourdes de sommeil. Ses lèvres étaient faibles et décolorées. Elle accompagnait ses paroles de fréquentes gorgées d’eau purifiée. Sortant de sa cabine habituelle, elle a pris un moment avant de poursuivre :
« Les lignes que nous voyons sur mon tableau blanc paraissent innocentes, mais elles montrent une relation entre deux choses importantes. J’ai moi-même remarqué ce schéma il y a quelque temps et il m’inquiète beaucoup. Bien sûr, nous avons tous appris que corrélation n’est pas causalité, et cette règle doit s’appliquer aussi dans ce cas. Cependant, si nous nous arrêtons un instant et imaginons qu’il y ait une causalité, pouvons-nous l’expliquer ? »
La Dr Fineman a poursuivi : « Il y a plus de vingt ans que la célèbre commission Ocasio-Cortez a réuni des experts du domaine de la psychométrie et a statué que les tests mathématiques et visuo-spatiaux étaient biaisés en faveur des hommes. Et en particulier des hommes blancs et asiatiques. Il a été décidé que ces résultats allaient à l’encontre de la politique officielle de l’État en matière d’équité et des valeurs démocratiques progressistes. Les tests ont été conservés, mais seulement la partie qui ouvrait la voie à des résultats équitables. Mais je me demande si Albert Einstein, le célèbre physicien du XXe siècle, n’avait pas raison lorsqu’il disait que faire de la physique n’est pas du tout un processus verbal, mais exige une imagination visuelle et la rotation mentale d’objets et de concepts abstraits. Ce n’est que plus tard que les mots et les significations entrent en jeu pour résoudre l’énigme. La physique, la programmation et toutes les formes d’ingénierie ont besoin de tous les talents humains, et si nous décidons de n’en chérir qu’un seul et d’y fonder notre avenir technologique, nous risquons d’en subir des conséquences imprévues ».
Le procureur de l’État a interrompu le monologue de la Dr Fineman et a déclaré que suggérer une quelconque relation entre les erreurs techniques de Google et le test d’évaluation cognitive irait à l’encontre du consensus scientifique selon lequel les tests verbaux sont les plus équitables et offrent donc la meilleure évaluation cognitive pour les pratiques d’embauche, dans la tech comme ailleurs.
La Dr Fineman a marqué une pause avant de reconnaître que les tests verbaux sont le meilleur choix pour l’équité. Mais elle a poursuivi :
« Mes chers camarades, nous travaillons et luttons tous pour tenir les promesses de nos parents de reconstruire notre nation sur le socle de l’équité et de la solidarité. Ma formation de physicienne m’a cependant appris que le monde physique se moque des objectifs sociaux que nous avons inscrits dans le tissu de notre constitution. Il a ses propres règles et sa propre politique. Le monde physique nous a montré que les navettes explosent même si nous nous disons qu’elles ne le devraient pas. De même, nous avons des personnes brillantes et talentueuses d’origines diverses. Mais pour qu’elles atteignent leur potentiel, nous devons veiller à ce qu’elles aient toutes la même possibilité de faire ce en quoi elles excellent. La conclusion de notre enquête révèle que la catastrophe nucléaire, la perte tragique de milliers de vies, nombre de nos problèmes technologiques et la stagnation qui menace notre innovation face à la Chine, au Japon, à la Corée ou même à nos adversaires d’Europe de l’Est sont le résultat de notre décision d’oublier le tableau complet de ce que signifie être un être humain. »
Après la présentation, l’audience a été brusquement ajournée.